Les bêtes se sont acculées d’elles-mêmes contre les barbelés, elles se sont marchées dessus. Peur de quelque chose, peut-être d’un chien qui aboyait trop fort ; l’équarisseur ne vient pas, les carcasses pourrissent, l’odeur monte. C’est intolérable. C’est marrant. C’est une violence qu’on vit avec le reste, une pièce à l’odeur âcre et douce des grillades, des chiens battus et un peu penauds qui traversent les saisons ; c’est L’été des charognes.
Ça sent bon la viande, quand on entre dedans. Sur scène, un barbecue improvisé, un texte glauque qu’on entend à peine sur fréquence radio, couvert par le bruissement de la plaque chauffante. Lorsqu’il achèvera ses va-et-vient, qu’il cessera ses coups de crocs dans la chair de quelle autre bête, il s’arrêtera. Les bandes blanches sur le sol se coloreront peu à peu, une seule demeurera intacte ; les pieds de la chaise qu’il poussera, la traverseront, la table remplie des reliques de sa vie connaîtra le premier contact de ses mains. Couvertes du sang d’un chien crevé à coups de batte et de caillasses contre le mur de la grange à salaisons, dans la bicoque à charognes, elles caressent les carnets comme s’ils contenaient ce qu’il faut dire, comme s’il fallait dire quelque chose. On savait que c’était la voisine qui avait crevé notre chat en roulant dessus, la voisine qu’a le chien qu’on a crevé tout à l’heure. C’est perdu la Fourrière, dans un hameau pareil, il n’y a personne, on sait vite qui a fait le coup. On sait qui met les coups.
Inexpérience du monde, on n’est pas sérieux quand on a six ou sept ans, quand on a l’âge pour rien, mais qu’on se prend tout dans les dents, par défaut. On suivra sa trace, tachetée par le sang qui coule à mesure, par les lambeaux de chair abandonnés çà et là au rythme des saisons, par des violences qui s’opèrent d’elles-mêmes, dans la marche des choses. Mais avec le sourire. C’est dans les yeux d’un enfant que nous zigzaguons au milieu des cadavres, alors on peut s’amuser à tomber dedans. Ça fera bien marrer tout le monde. Faute de mieux est l’expression clef de cette pièce, faute de mieux grandira-t-il dans la pestilence, sous un plafond de vermines collées au tue-mouche. Faute de mieux, il pousse au gré des coups, des mécompréhensions et des colères, rares pourtant. Nous retrouvons dans ce personnage le paradoxe des enfants de la guerre, pétris d’une volonté de vivre qu’ils ne savent nommer tout en ayant bien trop vécu. Une perte de soi qu’expriment avec justesse les mains de Thierry Reynaud, unique interprète de ce seul en scène, en véhiculant un étrange sentiment ; douces et désordonnées, elles caressent autant qu’elles serrent, incertaines et adultes. La parole quant à elle est cynique, empreinte d’une diction qui s’excuse d’exister, mais ne sait retenir, malgré son apparente maîtrise, un brin d’humour teinté de nostalgie. Le bon temps où on bouffait des grillons grillés.
La gestion du texte de Simon Johannin repose sur son apparente simplicité ; la langue est accessible, l’ensemble du témoignage se refuse au littéraire, reste résolument dans l’incarné. Bien que l’image ne soit pas absente, elle devient seconde peau de l’expérience, tout lyrisme (ou presque) est étouffé dans l’œuf, écrasé par l’éminente violence qui colore toute chose là-bas (ici-bas ?). Il faudrait, pour la faire, naître, distendre la peau tannée de cette histoire déjà morte ; il faudrait que les rapports sociaux qu’on croirait résiduels se généralisent, que toute cette violence comprimée entre deux veines puisse être déclinée chez tout un chacun. Pourtant, la mise en scène quadrille le texte, renforce l’enfermement qui résonne dans la parole ; la gestion d’Hubert Colas de ce matériau initial (envers lequel il est très respectueux, n’ajoutant pas la moindre ligne au travail de l’auteur) suivra le rythme des saisons. À l’été, les couleurs inondent, les récits sont forts et s’enchaînent, le personnage est fixe et solide. Lorsque les bandes au sol s’enlisent dans les bleus, que la lumière baisse, toute la vigueur de la diction s’en trouve affectée, l’errance s’entame. Quoi qu’il arrive, on ne sort pas des quatre tables aux quatre coins de la scène. Sauf une fois.
Deux points d’incidence maintiennent les fragments de vie les uns dans les autres ; les chiens et la mort. Comme un Chateaubriand modernisé, Johannin distille dans ce texte la finitude avérée des êtres, leur inévitable pourrissement. Simple état de fait des violences omniprésentes, description sans volonté profonde de dénonciation, le texte réussit le tour de force d’éviter le misérabilisme, qu’on aurait tout lieu d’attendre, tout en transmettant les lignes de force d’une croissance dans ce milieu particulièrement hostile. L’être humain sous la plume devient chien errant, condamné à être lapidé sans motif réel après combien d’années sur les routes ; la violence est ici expression naturelle et presque unique qu’on éprouve, encore et encore, pour s’assurer d’exister. En son absence, le silence, le valium, et Cerbère au détour des carrefours s’immisce sous la peau. Tout passe par la chaîne alimentaire ; on bouffe sans cesse la chair des autres en se faisant bouffer à notre insu, tout debout qu’on soit. On grappille sur les charognes le droit de continuer, sans jamais le comprendre, jusqu’à ce qu’on sache. Mais l’apprendra-t-on ?
Thierry Reynaud signant avec cette pièce un jeu d’une grande vulnérabilité, vous avez le devoir, ami spectateur, de partager avec lui au moins l’odeur de son festin de pierre. S’il faut saluer une heure et demie de monologue sans faille, il faut bien sûr applaudir le ton et la restitution de la parole, empreinte d’un détachement fort et marquant. Rendez-vous à la boucherie canine, retrouvez le spectacle au ZEF de Marseille le 13 mai pour une dernière représentation !
Vu au théâtre Garonne. A voir au ZEF de Marseille le 13 mai
Visuel :©Bellamy