Le théâtre Vidy-Lausanne accueille le spectacle de sortie de La Manufacture, la prestigieuse école suisse, d’Éléonore Bonah et Maria Clara Castioni. Elles font porter dans les corps et les voix d’Anne Tismer et Luna Desmeules le récit d’un homme en fuite de lui-même.
Nous le pointons depuis plusieurs de nos articles, le tissu est en ce moment l’acteur principal des scènes les plus radicales. Lenz se présente à nous, rideau baissé, mais pas un rideau en velours rouge, non, un rideau en plastique gris à l’allure argentée. Ce rideau va remonter pour devenir comme un cadre viennois, texturé et ampoulé. Et pour cause, nous ne sommes pas si loin. Nous suivons la vie de l’écrivain et théologien allemand Jakob Michael Reinhold Lenz, de son départ de Weimar à son arrivée à Waldersbach, un village de la vallée du Ban de la Roche, au milieu des Vosges alsaciennes. Et dans ce lieu-là se trouvent une école et un instituteur, Oberlin, prêt à recueillir Lenz, un homme fou qui aime prendre des bains glacés « à la fontaine » pour calmer ses tourments. Oberlin tient un journal, Monsieur L… Le poète Lenz dans la vallée de la Roche, dans lequel il raconte la vie de cet étranger étrange. Le tout devient une nouvelle de Georg Büchner. La pièce décale le regard. Ce n’est plus l’instituteur qui raconte, mais les voisines de Lenz, absentes du texte d’origine.
Dans un jeu proche de la corporalité d’un Stanislas Nordey, Luna Desmeules et Anne Tismer mettent immédiatement du mouvement dans ce texte écrit avec une langue riche et imagée. À nous les détails des nuages qui courent dans le ciel comme le flux des jours. La structure de la pièce est celle d’un journal débutant le 20 janvier 1778. Dans leur adaptation, Éléonore Bonah et Maria Clara Castioni nous entraînent dans un passé lointain en le ramenant dans une forme d’éternité. Cela est lié à leurs costumes. Anne Tismer est en chemise à carreaux marron boutonnée jusqu’en haut, elle la porte sur une jupe plissée noire. Aux pieds, elle a des chaussettes hautes et des baskets. Luna Desmeules est, elle, en col roulé noir et pantalon en velours marron. Leurs allures sont aussi étranges que l’homme. La scénographie est brillante, elle est faite d’un mur, de quelques feuilles découpées et d’un seul élément littéral, ce dernier restant absent le plus longtemps.
Le duo de comédiennes nous fait entendre l’âme de cet homme si sombre, mais parfois « heureux ». Elles disent : « Il gelait en lui-même », « Tout en lui était vide et creux », « Pour lui, tout devenait solitude ». Elles lui font dire dans leurs bouches : « L’ennui est si ennuyeux » ou « Pas de haine, pas de cœur, pas d’espoir ». Lenz la pièce est comme une traversée des lieux, des époques et des personnages. Là où la mise en scène excelle, c’est dans des allers-retours avec le temps présent. Pour dire l’angoisse, elles chantent, chorégraphie très en bras à l’appui, Désenchantée de Mylène Farmer. Pour Lenz comme pour Mylène, la question est la même : « Dans ces vents contraires, comment s’y prendre ? Car plus rien n’a de sens, plus rien ne va. » Ce qui va bien, c’est la beauté du théâtre qui transforme le rien en tout et qui fait de deux voix et d’un mouvement de brasse une plongée au cœur d’une dépression aux accents schizophrènes, quand Lenz semble se dédoubler dans des séquences où la peur s’invite dans la pièce.
Le tout est un spectacle à l’intelligence rare, ciselé dans son fond et sa forme.