Rumba, dernier volet d’une trilogie d’Ascanio Celestini consacrée aux invisibles de la société, donne naissance à une manière de créer à l’instar de comment nous voudrions vivre : librement. Avec un David Murgia magistral ! À voir à la Maison des Métallos Paris jusqu’au 21 février 2026! Incontournable !
Ce spectacle, qui a vu le jour au Théâtre National de Bruxelles avant de s’élancer dans une tournée de cinquante dates et de s’installer cet été pour un mois au Théâtre des Doms d’Avignon, a eu sa première date française au Théâtre Joliette de Marseille, qui est un de ses coproducteurs. Sa directrice Nathalie Huerta est attachée au spectacle vivant made in Belgium et notamment aux artistes du Raoul Collectif. Ils s’y sont produits en compagnie ou individuellement (Jerome De faloise artiste associé).
Il y a des années, les Marseillais ont découvert David Murgia dans la salle de l’Espace Julien alors qu’il présentait un ovni : Discours à la nation. Sa première collaboration avec Ascanio Celestini. Celui-ci faisant l’objet d’un focus initié par le Théatre de la cité. Un véritable coup de poing !
La confiance dont bénéficient l’auteur italien Ascanio Celestini et le comédien belge David Murgia vient du fabuleux succès des deux premiers volets de la trilogie Laïka (2017) et Pueblo (2020).
Quatre spectacles communs plus tard Rumba est plus qu’une confirmation de ces deux talents hors norme, il est un spectacle qui fera date.
La rumba est un ensemble de genres musicaux et de danses surtout connu comme danse de l’amour. Elle est aussi la bande-originale des mutations de la société congolaise et de sa décolonisation. C’est à cet aspect politique du mot que s’attache D.Murgia et A.Celestini.
Une fois de plus une façon de puiser dans la misère pour en extraire un sens et prendre le pouls d’un désespoir qui n’exclut pas de rester ancré dans le vivant.
Sur un parking, qui n’apparait pas au premier abord puisque nous sommes face à un rideau rouge sur portant et à un piano, la destinée de toute une communauté va se jouer. Déjà la parole installe le décor, insuffle vie aux personnages décrits, donne corps à leurs émotions. Les mots de Celestini dans la bouche de Murgia sont des mirages qui accouchent d’images barbouillées de réalité.
Laika était l’histoire d’un jour de pluie, Rumba est celle d’un jour de Noël. Pour payer leur loyer, il imagine jouer un spectacle sur ce parking mais le public, des pèlerins, n’arrive jamais. Une possible métaphore des baisses de subventions dans la culture, on ne vit plus de son art.
Ce même décor, commun aux trois opus de la trilogie, est un zoom sur des vies, des histoires, des situations qui sont vues et perçues via des angles différents. Déplacer le regard, telle est la marque de fabrique de Celestini.
Un monde gravite autour de ce parking de supermarché et il représente justement le Monde, notre monde actuel. Un entrepôt, des caissières, des vigiles, des sans-papiers, des analphabètes qui taisent leurs manques, un fossoyeur africain, des nationalités différentes et des envies de terre d’accueil. Des vies de total dénuement à l’image du choix radical de Saint François d’Assise. S’il était né en 1982 au lieu de 1182, qui serait-il ? Lequel de tous ces personnages ? Où aurait-il installé sa crèche ? Telles sont les questions qui émergent autour de ce personnage. S’il n’est pas le plus intéressant, il est le pilier du récit.
Dans Discours à la nation, Ascanio Celestini évoquait déjà la relation entre la classe dominante et la classe dominée, en renversant le point de vue : en s’appropriant le discours des puissants pour mieux le cerner. Discours d’un cynisme suffoquant. Dans Rumba ce discours fasciste réapparait à la fin. Il y a ce même culot à se mettre à la place des oppresseurs, dérouler leurs arguments pour mieux les contrer. Ou est-ce tenter d’y trouver une humanité ou des pistes d’explications ?
Qui est qui ? Reste-on toujours le même ? Installé du même côté ? Qui peut prévoir les glissements, les revirements, les abandons de postes, les revers du destin ?
Ce n’est pas une galerie de personnes que D. Murgia et A. Celestini nous offrent, c’est un conte. Entre compte à rebours et solde de tout compte d’une vie qui se parle au travers de multiples existences qui ont tracé la route coûte que coûte.
Quand David Murgia est à bout de mots, d’expiration, le souffle ne meurt pas : il s’engouffre dans l’accordéon de Philippe Orivel et raconte encore, entre nostalgie et mélancolie. La musique n’accompagne pas, elle est le souffle, le relais que l’on se passe dans ce marathon de mots, la pause d’oxygène.
On voudrait relire le texte de Rumba mais il n’existe pas encore, figé sur le papier. Rumba s’est construit tel une conversation entre A. Celestini et D.Murgia. L’un raconte une histoire, donne des indications et l’autre invente et incarne ce monde. Dans l’échange, ils se fondent l’un dans l’autre. Ces mots-là deviennent ceux de David Murgia à force de les avoir dits, d’avoir exploré leurs rythmes, leurs portées. Là, le public n’est plus au théâtre mais dans la cour aux récits, sous l’arbre à palabres où pulse la vérité, celle qui éclaire afin que les oubliés ne se perdent pas dans l’oubli. L’humour, la fantaisie, la poésie habitent Rumba.

Le théâtre d’Agostini est « théâtre-récit ». Contemporain, vivant, engagé et ancré dans le réel, il a ce minimalisme qui puise sa force dans l’évocation, dans les détails, le semblable qui exprime la différence. Sans être totalement du théâtre documentaire, le propos est documenté, ce qui octroie un angle, un positionnement qui se nourrit de regards contraires, d’observations, de doutes, d’espaces où penser… Des fils qui tissent un lien entre des pans d’histoire et des parcours de vies.
David Murgia n’est pas qu’un excellent comédien, un exceptionnel acteur, il est dans son époque. Un troubadour au service des plus démunis, des sans-paroles. ll a l’engagement dans les veines. Les manifestations, les prises de positions pour les plus faibles, il les a menées à Bruxelles avec parfois des mises en difficulté, des rappels à l’ordre. La trilogie de Celestini aborde cet ordre. Celui policé, dicté par les multinationales. Et l’ordre à rétablir dans l’équilibre des droits et richesses. Ses collègues du Raoul Collectif se sont eux-aussi positionnés avec leur compagnie Le NIMIS groupe et cette pièce notable : « Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu », où des sans-papiers jouaient, de surcroît dans un théâtre national.
La trilogie a évolué avec les évènements qui ont marqué notre décennie, mais également avec le vécu de son interprète et de son auteur. La vie, la paternité, les rencontres, les événements de la planète ont façonné leur vision du monde. Ainsi Rumba ne devient pas la dernière danse de la trilogie de Celestini, elle est la danse de la vie qui coûte que coûte pousse les individus les moins bien lotis à rêver. Rêver que quelqu’un vienne leur donner les moyens de payer leur loyer, d’être des humains à part entière, de se relever, d’apprendre, de …
Il y a de l’espoir dans Rumba car la vie est là, omniprésente, en musique et en mots, en regard franc sur la réalité, dans la toute-puissance du spectacle vivant. Elle prend le dessus, elle s’arrache du malheur pour accrocher des étoiles dans les yeux certes baignés de larmes, dans les cieux certes peu propices. Elle est pourtant là !
Oui, il est question d’étoiles dans Rumba et comme le dit David Murgia au début
« Il y en a tellement qu’on ne peut pas les compter.
Elles sont trop nombreuses
Les étoiles dans le ciel. »
Nous pouvons compter sur David Murgia et Ascanio Celestini pour nous montrer la voie pour trouver la bonne.
Jusqu’au 21 février à la Maison des Métallos Paris, puis le 12 mars Salle Baudouin IV Braine-le-Comte (Be) et le 13 marsSalle de spectacle Marche-en-Famenne (Be)
Visuel : ©Théâtre National Wallonie-Bruxelles