Ça y est, c’est la rentrée théâtrale. Hier soir, mardi 6 janvier, les premières se multiplient dans Paris. Les spectacteurices ont dû braver le froid et la neige pour accéder, courageux et courageuses, aux salles. Pour nous, la mise au chaud se passa au Théâtre de la Bastille, dans un jardin belge pas exactement luxuriant.
Pour Le Jardin, nous sommes du côté des vivant.e.s. Une famille se retrouve dans un… jardin. Il y a un arbre en tubes, des chaises, de quoi boire et manger, un piano posé sur une planche à roulettes et des guirlandes d’ampoules colorées. On attend Marie, la sœur, qui se prend littéralement pour Marie, la Vierge. Autant vous dire que le pitch est plutôt alléchant. Mais avant d’aller plus loin, il faut se poser quelques questions. Le collectif Greta Koetz réunit plusieurs actrices et acteurs issu.e.s de l’ESACT – Conservatoire royal de Liège, un musicien issu du CRR de Paris, un créateur lumière-constructeur-régisseur et un créateur production-coordination-administration. Le collectif crée On est sauvage comme on peut en 2019, puis Le Jardin en 2021. Immédiatement, et avant d’entrer dans le spectacle, une question essentielle pour les scènes se pose : comment vieillissent les pièces ? Que signifie montrer l’œuvre d’une jeune création cinq ans après ? Le nom de ce collectif est associé à l’actualité, car il a été repéré et sélectionné par le tout dernier Prix Impatience avec un spectacle délirant autour de la mort : Le Mal du Hérisson. Si l’on écrit cela, c’est que, très rapidement, l’esthétique et le jeu nous semblent un peu décalés par rapport à notre époque. Ce que l’on voit se niche dans les images, les matières et les manières des années 2010, notamment la référence à la façon de faire de Raoul Collectif qui avait, pour rappel, gagné le Prix Impatience il y a 14 ans, en 2012. Ce moment du théâtre se caractériserait par la forte présence des créations en collectif, par l’utilisation de l’interaction avec les spectateurices, l’écriture de plateau et par une balance entre le drôle et le tragique. On retrouve tous ces éléments dans ce Jardin.
Si, dans la note d’intention de la pièce, Désenchantée de Mylène Farmer est convoquée, comme souvent, c’est une autre chanson, paillarde celle-ci, qui tire le fil du Jardin : Le curé de Camaret. Le paillard, c’est l’endroit où le collectif veut se placer : entre le sacré et la blague. Très vite, les personnages se mettent en place : Fritz (Léa Romagny), l’adolescent espiègle ; Marie (Marie Alié), la sœur et seule fille de la famille ; Antoine (Antoine Herbulot), son frère ; et Nicolas (Nicolas Payet), le meilleur ami d’Antoine. Fritz ne tient pas en place et, en extérieur, au clan, Sami Dubot est à la musique. S’ils et elles se réunissent là, c’est pour fêter l’anniversaire de Marie. Mais voilà, elle déraille sérieusement en pensant porter Jésus-Christ dans son ventre. Mais ce n’est pas le seul problème qui se pose dans ce jardin qui part en « nœud de boudin », comme dit Marie. Le lieu n’est plus à eux et elles. Ils et elles doivent partir. Alors, tous les stratagèmes y passent pour tenter, coûte que coûte, de racheter ce terrain un poil maudit où les poulets morts tombent du ciel dans un gag à la Monty Python.
Si le rythme patine dans des différences de niveaux de jeu visibles lors des monologues attribués à chacun.e.s, Le Jardin reprend des forces quand le collectif devient vraiment collectif. Les moments chantés sont tous absolument merveilleux, au point qu’on se demande si cette pièce n’aurait pas mieux fonctionné en comédie musicale. La nostalgie qui s’empare de la ritournelle cra-cra fonctionne absolument et témoigne des grandes capacités vocales de la troupe. Il y a aussi des purs moments de théâtre qui fonctionnent encore et toujours, même si, une nouvelle fois, ils ne sont pas neufs. La scène de l’anniversaire est peut-être le climax du spectacle ; le seul où l’interaction avec le public n’est pas inutile. Là, le collectif tient un moment qui marque, où le beau et le sensible dialoguent, où la famille arrive à se retrouver malgré les oppositions qui les traversent.