Lully à l’Opéra Royal du château de Versailles pour six spectacles d’exception qui lui sont consacrés voit revenir dans sa salle féérique le Bourgeois Gentilhomme mis en scène par Denis Podalydès. Un vaudeville joyeux et intelligent au casting enthousiasmant.
Depuis cet hiver les Bourgeois gentilhommes poussent comme des champignons sur les scènes parisiennes. Le plus populaire prends les traits cabotins de Jean Paul Rouve sur une mise en scène de Jérémie Lippmann. A la Comédie Française le tandem Valérie Lesort et Christian Hecq allie musique des Balkans et comédie enlevée. Nous vous parlerons ici du plus ancien, mis en scène par un autre sociétaire : Denis Podalydès qui lui confère une humanité sensible et redonne lettres de noblesse à la comédie-ballet.
Molière se jouait des nobles et d’un désir d’ascension sociale promettant « amour, gloire et beauté » par le simple fait du pouvoir de l’argent. Sommes-nous si loin des préoccupations de nos sociétés actuelles ?
Assurément non, il suffirait que les jeunes danseuses le filment en live dans ses divers apprentissages pour que nous soyons en 2026. La cour du roi soleil attirant le bourgeois, autant qu’actuellement tout un chacun brigue la célébrité. Denis Podalydès a bien compris que le texte à lui seul actualise cette satire sociétale sans avoir besoin de lui infliger d’autres artifices contemporains.
Crée en 2012 aux Bouffes du Nord, Denis Podalydès a conservé une grande partie de son casting initial. Notamment son Monsieur Jourdain en la personne de Pascal Rénéric qui avec les années a pris l’âge et les formes (artificiellement augmenté quand même) du rôle. Il y apporte surtout toute la palette de son grand jeu d’acteur, navigant depuis toujours entre théâtre classique, souvent chez Molière et théâtre contemporain tel son fructueux compagnonnage chez Vincent Macaigne. Il vogue sur les registres avec aisance et dès les premières minutes, il met le public dans sa poche.
Il a l’aisance du talent, la bonhomie de l’empathie et la malice des enfants friands de bonne farce. En faisant de ce Jourdain un homme débonnaire, naïf, plein d’entrain qui n’est jamais freiné par le ridicule qu’il ne reconnait pas dans les courbettes de ses flatteurs, ni de ses maitres qu’ils soient de musique, de danse ou de philosophie, il nous le rend plus proche. Chacun peut s’identifier à cet homme ni arrogant ni snob qui n’a que la vanité de son rêve « devenir un gentilhomme ». Et Pascal Rénéric arrive à le rendre « gentil homme » avec les défauts de sa condition et les faiblesses des hommes. Ce comédien a la politesse de jeu du collectif et la flamboyance d’une présence sur scène charismatique. Il y ajoute sa volonté de briser le quatrième mur en prenant à partie ou jouant avec le public, mettant ainsi une touche de théâtre de tréteaux sur cette somptueuse scène de l’Opéra Royal du château de Versailles. Un écrin parfait pour cette pièce.
La comédie-ballet, que créa le trio Molière-Lully-Beauchamp traite de sujets universels, prenant souvent pour prétexte le mariage et ses contrariétés tout en dépeignant les travers des classes sociales représentées. Cette galerie de personnages nous donne le plaisir de retrouver une fidèle de Denis Podalydès, Isabelle Candelier en une Madame Jourdain féministe qui ne se laisse pas en imposer et sait défendre par des malicieuses « Turqueries » le mariage d’amour de sa fille. Aidée par sa servante Nicole (Manon Combes).
Francis Leplay est un Maître de philosophie irréprochable qui donne une réplique savoureuse à un Monsieur Jourdain qui force le trait à souhait. Thibault Vinçon montre la complexité de son jeu en Maître de danse et en Cléonte secondé par son fidèle valet Covielle auquel Jean-Noël Brouté donne des allures comiques savoureuses.
Et que serait cette comédie – ballet sans la danse? Ici les trois danseuses ne servent pas que d’intermèdes entre les scènes mais sont omniprésentes, devenant parfois presque un double des personnages comme dans une des scènes du début où les trois danseuses deviennent le langage corporel des trois chanteurs dans une gestuelle de bras très pertinente et gracieuse menée par une
Sarah Mendoza qui se distingue au coté de Windy Antognelli et Noémi Andreotti Coin. Ses mimiques coquines, sa fierté altière dans ses déplacements de garçon-tailleur, ses répliques incarnées et sa façon d’investir les scènes même lorsqu’elle est en retrait nous donne envie de la voir dans de plus grand rôle où sa présence corporelle et scénique pourrait davantage être en valeur. Elle forme avec Artemis Stavridis (en alternance avec Noémi Andreotti Coin), le souffle contemporain de ce ballet. Le solo de fin réapproprié par Artemis Stavridis est sublime dans son interprétation et la force d’une danse qui s’inscrit dans la musique de Lully dirigée par un spécialiste du baroque Christophe Coin, sans avoir besoin d’en épouser les codes classiques. Une incarnation dont elle a le secret et qui nous avait déjà subjugué dans Nomadics de Lisbeth Gruwez.
Heureusement que Kaori Ito nous a offert depuis des chorégraphies bien plus touchantes et élaborées que celles qu’elle nous sert dans ce Bourgeois. Certaines frisant le ridicule à l’instar de ces jeux de mains façon « ce matin un lapin » de la miss Chantal Goya.
Sous cette farce bouffonne Denis Podalydès mise sur une représentation plus moderne des femmes que celles dépeintes par Molière. Il les éloigne de cette phrase « Les femmes aiment surtout les dépenses que l’on fait pour elles » lancé par Dorante pour les emmener vers des complexités et des réflexions plus profondes. Chacune cherche l’amour lorsque les hommes cherchent la puissance.
Le goût de la flatterie que l’on attribue trop souvent aux femmes se révèlent ici être l’apanage des hommes qu’ils soient garçons-tailleurs, maîtres ou courtisans. Si Monsieur Jourdain en « nouveau riche » se laisse séduire il n’en est rien des femmes qui telles Dorimène ne sont pas dupes des manipulations dont elles font l’objet. Elle se laisse berner par amour tout en sachant bien que Dorante lui cache quelque chose. Une mise en abime de tromperies, d’emprunt d’argent à un naïf amoureux pour séduire la même femme que l’on n’a pas les moyens de choyer. Jourdain est le crédit à la consommation avec intérêts de Dorante, qui en préteur se ruine. Madame Jourdain voit bien l’issus que son mari occulte par vanité. Son face à face avec Dorimène, sa rivale, irrésistible Bénédicte Guilbert, est une scène délicieuse et délicate. La querelle de la femme venue du peuple contre la dite marquise n’est pas un combat de femmes ou de possession mais de classe, d’appartenance. Et d’absence de sororité face aux stratagèmes des hommes.
La place des femmes en médiatrices de l’ombre du monde trouve dans ce Bourgeois de magnifiques interprètes qui donnent une fin heureuse que l’on souhaiterait à toutes.
En 2012, l’intention de Denis Podalydès est de rendre hommage dans ces Bouffes du Nord au Mahâbhârata de Peter Brook en incluant un coté indien à sa mise en scéne et à la chorégraphie.
Jourdain est faussement sacré Paladin alors qu’il ne devient qu’un mamamouchi, dupé par une accession à un rêve qui en fait le perd. Quand il s’exclame « Defendeur Palestina » nous pensons à un cri militant de Pascal Rénéric, or cette phrase est écrite par Molière. Elle illustre le passage où donne le turban et le bâton à Monsieur Jourdin pour soit disant défendre la Palestine. Les « Allah akbar » mélangé à cette langue des sabir mi inventée prends désormais une tout autre signification. Ce qui, porté par Molière, n’allait pas plus loin que des moqueries enfantines sur la religion et les turcs pourraient être désormais sujet à polémique au vue des attentats parisiens et des conflits mondiaux.
Ce Bourgeois Gentilhomme nous donne à voir comment une œuvre voyage à travers le temps, que ce soit depuis sa création par Denis Podalydès ou sa traversée des époques depuis Molière en se confrontant à l’histoire. Le contenu peut se relire différemment et porter la farce sociétale vers une versant plus politique. Un spectacle à voir et revoir jusqu’au 22 février 2026 pour en savourer toutes les subtilités et sa joyeuse vitalité.
A voir jusqu’au 22 février à l’Opéra Royal de Versailles
Visuel : © Baptiste Lacaze