Le Théâtre de la Commune accueille une re-création par Tommy Milliot de L’Arbre à sang (créé initialement en 2023) d’Angus Cerini, jusqu’au 3 avril.
C’est par un coup de feu que commence la soirée. Un seul, sourd et brutal, dans l’obscurité de la salle. Un coup de feu aussitôt assorti d’une lumière éclairant une scène toute en longueur, recouverte d’un sol et d’un mur faussement boisés. Dessus, à égale distance les unes des autres, trois femmes : deux jeunes, jouées par Léna Garrel et Aude Rouanet, et une plus âgée, incarnée par Dominique Hollier.
L’on comprend bien vite qu’elles sont les autrices de de la déflagration. Ou, plutôt, puisqu’il n’y eut qu’un coup : la mère en fut l’autrice. Le meurtre fut préparé par ses deux filles, qui frappèrent chacune la victime, l’une aux genoux, l’autre à la tête. Il est mort, mais, au sol, point de cadavre. C’est le vide que les trois complices regardent.
« Papa crétin », tel est le doux nom du mort. Visiblement, il n’a volé ni sa fin, ni son surnom : père et mari violent et incesteur, il n’a eu que ce qu’il méritait, sa mort libérant enfin les trois femmes de la peur et de la maltraitance. Un coup de feu pour des milliers de coups de poing, est-ce si cher payé ?
Que dire au village ? Comment cacher le cadavre ? Une couverture saisie à la va-vite ne recouvre qu’imparfaitement son corps quand leur voisin, le « vieux Jones », vient s’enquérir de la santé du père : c’est ivre mort qu’il l’a laissé la veille. Il est parti chez sa sœur, répondent les trois femmes. Les propos du gêneur laissent supposer qu’il les croit, quand ses pieds donnent des coups à la jambe qui dépasse de la couverture. Et tout le village, pas si naïf, de témoigner, sans en avoir l’air, leur soutien à celles qui ont déjà bien trop souffert.
L’écriture d’Angus Cerini, qui signe ici, après Wonnangatta, une nouvelle pièce sur la violence masculine, repose sur un jeu entre ce que l’on voit et ce que l’on entend. C’est en effet par les seules paroles des trois femmes, qui oscillent entre dialogue théâtral, récit et description didascalique, que le public imagine ce qui se passe et s’est passé. Il recourt pour cela à des passages d’une grande précision, qui permettent de visualiser l’action.
Il tenait également au cœur de l’auteur de situer la fable dans le bush australien. Il recourt pour cela à une langue populaire particulièrement marquée, faite de nombreuses ellipses et apocopes. Est-ce un effet de la traduction de Dominique Hollier ? Cet usage d’un langage « peuple » est parfois trop massif : l’absence récurrente de déterminants ou de sujets devant les verbes permet certes de créer un rythme haché, mais elle fait entendre une langue que personne, véritablement, ne parle. En fait d’ellipses, le travail scénique de Tommy Milliot sur ce corps que l’on ne cesse de montrer et de regarder, mais qui n’est pourtant pas sur scène, est bien plus intéressant. Ce vide est alors rempli par les délires et les névroses du public, qui ne sait plus distinguer les siennes de celles des personnages.