Après son succès à Avignon cet été, la nouvelle création de Milo Rau arrive à Paris, dans les murs du Théâtre Silvia Monfort. Une proposition qui mêle humour et réflexion sur le théâtre.
La première chose qui frappe, c’est à quel point cette Lettre détonne dans la production de Milo Rau : pas de re-enactement, pas d’écran ni de ce « réalisme global » qu’il avait théorisé dans le livre du même nom. Bien sûr, le réel et le politique affleurent, mais par petites touches, avec un air de pas-y-toucher.
Apparemment, il s’agit avant tout de deux acteur·rices, Arne et Olga, venu·es nous raconter et nous jouer les mythes qui les fascinent, La Mouette de Tchekhov pour le premier, le personnage de Jeanne d’Arc pour la seconde. C’est que Arne a pour grand-mère une dénommée Nina, qui rêvait de jouer le personnage éponyme, et qu’Olga vient d’Orléans, dont le nom reste à jamais attaché à la « pucelle ».
Ces passions ont toutefois l’amère saveur des déconvenues : Jeanne d’Arc est une figure de l’extrême-droite et Olga, en raison de sa peau noire, est exclue des fêtes données à Orléans en l’honneur de la bergère lorraine. Et elle a rencontré Arne lors d’une audition pour La Mouette, qu’aucun·e des deux n’a remportée : peau noire pour l’une, accent flamand pour l’autre… Aussi choisissent-iels de transformer cette soirée théâtrale en revanche : la salle du théâtre Silvia Monfort résonnera des répliques de Nina et Treplev ou du procès de la jeune guerrière. Le tout sera exécuté et exposé joyeusement.
Cet entrelacs de récits autobiographiques et de mots empruntés à d’autres est joué avec la simplicité du théâtre de tréteaux : une simple table en bois, des drapeaux bleu, blanc et rouge pour Jeanne d’Arc. Arne et Olga parlent et jouent pour l’essentiel face public. Le public, justement, devient une part importante du spectacle, sollicité pour lire et dire des extraits de La Mouette. Sur scène, une spectatrice longe, à chaque changement de tableau, l’avant-scène armée d’un écriteau, clin d’œil au théâtre de Brecht.
De fait, les allusions aux pièces des autres sont pléthoriques et participent de l’humour de la scène. Ce sont toutefois les références internes à la pièce qui fonctionnent le mieux, avec l’arrivée inopinée des voix d’Anne Alvaro et Isabelle Huppert, auxquelles il avait été fait allusion auparavant. La dérision, omniprésente, contribue à la joie de la soirée.
La Lettre est, malgré son prétexte de départ et ses échos à l’actualité politique, un spectacle enlevé, plein d’un rire un peu grinçant, où la simplicité n’est qu’apparente.
La Lettre, de Milo Rau, avec Olga Mouak et Arne de Tremerie. Au Théâtre Silvia Monfort jusqu’au 31 janvier.
Ce spectacle a été créé dans le cadre du dispositif Pièce commune / Volksstück, qui relie le Festival d’Avignon aux Wiener Festwochen pour proposer des spectacles légers, conçus pour des espaces non théâtraux.
Visuel : © Christophe Raynaud de Lage