Ni examen ni analyse de la violence incestueuse, La Gueule ouverte en scanne les conséquences avec la sobriété d’un rapport d’IRM. Ce refus du commentaire et de l’exégèse ne donne que plus de force au propos.
L’actualité sociétale et juridique s’y prête, la violence incestueuse envahit depuis quelques années les plateaux de théâtre (voir par exemple Extra life de Gisèle Vienne, 2023). L’exercice est toutefois périlleux et les artistes doivent alors faire face à deux écueils possibles : édulcorer l’horreur pour la rendre regardable par le public, ou au contraire faire voir l’intégralité du viol, au risque de la complaisance envers une pulsion voyeuriste, dépourvue d’égards pour les sentiments des victimes. Le travail de Julien Gaspar-Oliveri, en présentant les conséquences plus que les viols eux-mêmes, évite avec sensibilité ces deux périls.
Après une adresse au père, face public, des personnages, la pièce commence par un étrange conciliabule entre une jeune femme (Sarah Murcia) et une IA, robot voué à répondre aux appels d’urgence des personnes dépressives. Mais celui-ci, joué par Liza Alegria Ndikita, estime que son interlocutrice n’est pas aussi en danger qu’elle le prétend et tente de la diriger vers d’autres solutions, moins immédiates. S’ensuit alors un échange où la représentation de l’iniquité de ce système le dispute à l’humour : volontairement ou non, les réponses du robot font montre d’une ironie certaine qui l’inscrivent autant, sinon plus, que la jeune malade, dans l’humanité. L’inversion des places suggère ainsi que les robots, désormais, seraient pourvus d’une humanité plus forte que celleux qui les utilisent, aliéné·es par la dépression.
À mesure qu’avance l’action et que le public découvre la source traumatique du mal-être de la jeune femme, le comique disparaît. Le texte de Julien Gaspar-Oliveri délaisse alors le dialogue de théâtre pour des tirades narratives, où les personnages – la jeune femme en question, mais aussi ses frères, Mani Choukrane et Tanguy Malaterre – évoquent, non pas véritablement les viols dont leur père s’est rendu coupable sur leur corps et leur esprit, mais leurs conséquences. Or, le criminel s’apprête à mourir et les enfants sont partagé·es : peuvent-iels et doivent-iels se rendre à son chevet ?
La Gueule ouverte explore ainsi l’ambiguïté des incesté·es aux incesteurs, faits de haine autant que d’amour. Cette ambivalence explique sans aucun doute leurs difficultés à surmonter le traumatisme. Toutefois, l’intérêt principal de la pièce repose surtout dans l’absence assumée de représentation de la violence : la scène, long couloir blanc mat, reste plongée dans cette atmosphère d’hôpital pendant l’essentiel de la soirée. L’IA semble alors y être davantage à sa place que les frères et sœur. Si l’on regrette, dans la direction d’acteur·rices, une imagerie stéréotypée de la dépression – la jeune femme, assise contre un mur, un rideau de cheveux blonds cachant son visage -, la sobriété force le public à une écoute attentive sans être pour autant maltraité par le texte ou sa mise en scène.
Les spectateur·rices attentif·ves auront néanmoins remarqué que chaque acteur et actrice joue un personnage possédant le même prénom qu’ielleux, geste qui suggère une identité entre les un·es et les autres. Cela n’a rien d’anecdotique : grâce à ce jeu onomastique, l’auteur met en évidence ce que l’on cherche trop souvent à oublier, à savoir le fait que l’inceste n’est nullement une fiction, mais une réalité subie par 10% de la population et concerne donc personnages, acteur·rices et spectateur·rices. Ainsi, sans recours au moindre artifice ou à un quelconque voyeurisme, La Gueule ouverte fait nôtre cette horreur quotidienne.
La Gueule ouverte, de Julien Gaspar-Oliveri, avec Liza Alegria Ndikita, Gomidas Calis, Mani Choukrane, Jeanne Guinebretière, Tanguy Malaterre, Sarah Murcia.
Au Théâtre de la Commune jusqu’au 21 mars.
Visuel : © Aurore Baldy