Le Théâtre 14 accueille jusqu’au 20 novembre deux pièces de Musset, Il ne faut jurer de rien et Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, dans des mises en scène d’Eric Vigner. Ces propositions s’inscrivent dans la filiation de sa création du Centre de Recherche et de Création Théâtrale de Pau, qui a vocation à « associer étroitement la Recherche, la Création et la Transmission dans un rapport au Patrimoine [théâtral des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles] ». Pour la première de ces pièces, Eric Vigner a mis en scène des jeunes issu.es de la onzième promotion de l’Ecole du TNB. Pour la seconde, ce sont les acteur.rices aguerri.es (et que l’on ne présente plus) Christèle Tual et Thibaut de Montalembert qu’il a eu l’heur de diriger.
Tout.e lecteur ou lectrice de Musset le sait : il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. C’est vers ce proverbe que s’achemine toute la pièce de 1845, qui clôt pudiquement le marivaudage entre deux amoureux.ses. Mais comment parvenir à cette joyeuse issue ? C’est là la question qui taraude le public.
Les personnages, dans la pièce, ne sont plus tout jeunes, et cela participe de leur épaisseur : la Marquise est déjà veuve, va vers ses trente ans et, des hommes, elle en a déjà beaucoup vu et surtout beaucoup entendu. Trop entendu : elle est bien lasse de leurs éternels compliments, toujours identiques, qui ont, bien sûr, tous la même fin. Son interlocuteur, le Comte, est un homme et ne sait pas ce que c’est, que d’être ainsi importunée du matin jusques au soir.
Le discours de la Marquise paraît d’une étonnante modernité. Avec ses mots de femme du monde qui oscille entre coquetterie et lassitude, elle décrit sans le dire ce que nous nommerions harcèlement. Bien sûr, cela ne l’empêche pas d’être amoureuse et sa fatigue semble parfois contredite par ses sentiments. Qu’importe : l’écœurement provoqué par la récurrence des marques galantes n’est pas neuf.
Le choix de faire jouer ces personnages par des acteur.rices plus âgé.es que les rôles est sans doute la première marque de fabrique d’Eric Vigner : cette distribution rend d’autant plus concrète la fatigue de la Marquise, mais aussi plus pathétique la naïveté du Comte. Comment peut-il faire encore montre d’une telle innocence ? Ce travail sur le vieillissement sentimental prématuré de la Marquise est en lui-même représentatif du « double standard » dans nos sociétés.
C’est surtout dans l’humour qu’apparaît la qualité d’interprétation de Christèle Tual et Thibaut de Montalembert. Outre le plaisir des saillies propres à la finesse d’écriture de Musset, le public goûte le jeu entre ce qui est dit et ce qui est fait, les paroles et les actes se rejoignant par endroits, se contredisant à d’autres. La façon dont Christèle Tual investit son costume (crinoline et corsage), notamment, suffit à faire surgir une Marquise multiple et, sinon duplice, du moins pleine de contradictions.
La scénographie d’Eric Vigner joue aussi la carte du doute et du double. Trois panneaux ajourés, également sur scène pour Il ne faut jurer de rien, coupent la scène en deux. À mesure que progressent le drame et le soir, toutefois, leur place évolue, tandis que la lumière de Nicolas Bazoge se fraie un passage parmi les milliers d’orifices dont sont trouées ces étranges cloisons. Ainsi, les portes ne semblent jamais ni ouvertes, ni fermées, mais dans cet entre-deux qui dit les hésitations de l’amoureuse, entre contention et abandon.
Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, texte de Musset, mise en scène d’Eric Vigner. Avec Christèle Tual et Thibault de Montalembert. Au Théâtre 14 jusqu’au 20 décembre.
Visuel : © JM Ducasse