Les festival des Francophonies, rendez-vous de la création théâtrale francophone bien connu de nos lecteurs et lectrices, connaît cette année une mutation d’importance : les deux sessions habituelles, de printemps et d’automne, sont fusionnées en une, qui aura lieu en automne 2026. Le mois de mars honorera néanmoins la diversité de la langue française grâce à un moment unique pour la Journée internationale de la Francophonie le 20 mars. Le directeur du festival, Hassane Kassi Kouyaté, revient sur les causes de ce changement.
Avant de dire de répondre directement à la question, je commence par dire que à quelque chose, malheur est bon. Cette restructuration est devenue quelque chose de positif, auquel on n’avait pas pensé d’abord.
Maintenant, les notifications des tutelles sont de plus en plus tard, puisqu’on ne connaît pas en général les budgets qu’on aura avant. Donc ça devient de plus en plus compliqué d’engager des frais, surtout autour d’un festival, sans savoir quel sera le budget de l’année à venir. Ça fait longtemps que ce retard se manifeste. Il y avait les autorisations des banques qui nous permettaient de faire le festival, mais les banques ne suivent plus. Après, même si elles devaient suivre, ce n’est plus viable pour nous parce que les agios sont énormes. On a eu la notification de la ville seulement le 24 février, qui reste constante depuis trois ans. Depuis trois années, la ville est restée constante, l’État aussi, il faut le dire, et la région. Avec le département, on a eu une diminution de 5%. Jusqu’au 24, on avait 0 notification de quoi que ce soit. Donc je ne peux pas enclencher quelque chose avec ça. On ne sait pas pour l’État qui est le grand financeur. On nous a dit oralement, attendez-vous à des baisses, mais on aurait voulu savoir de combien.
Cette annonce a coïncidé avec le fait que je devais refaire une CPO [convention pluriannuelle d’objectifs] pour trois ans. Je me suis dit, ce qui est très important, c’est de repenser le projet, sans le diminuer, sans l’affaiblir. Comment le consolider avec les réalités du moment ? On a gardé les mêmes volumes de lecture qu’on proposait au printemps, les mêmes profils de textes qu’on prenait au printemps, c’est-à-dire les prix littéraires, les auteurs et autrices qui étaient en résidence pour que ces auteurs et autrices et ces textes rencontrent des metteurs et metteuses en scène, les producteurs, productrices et des diffuseurs et diffuseuses pour les années qui viennent. C’est pour ça que ça s’appelle des Écritures à la scène. Maintenant, ce qui est intéressant, c’est que ces auteurs et autrices seront là, avec le même volume mais qu’iels rencontreront les metteurs en scène, les metteurs en scène en même temps dans le même lieu. Donc le brassage sera encore plus intéressant en automne. Tout le monde sera ensemble. Ça devient des Zébrures, un gros festival qui réunit les deux [printemps et automne].
Cette année on a les élections municipales, l’année qui vient on a les présidentielles. Et, qu’on le veuille ou pas, les Francophonies, la création francophone est très politique aussi. Elle est artistique et culturelle, mais elle est politique plus que d’autres lieux : elle dépend de la géopolitique du pays, parce que, nous, on dépend beaucoup des instituts français. Quand on est à la tête de cette institution-là, comme la Francophonie, on nous dit : « Ah, là, il y a du budget, il faut que vous travailliez avec [tel pays]. »
En fait, les Francophonies marchent bien. Du point de vue de la créativité, la francophonie se porte bien. Il y a une diversité extraordinaire des propositions artistiques, et ça c’est super. Mais après, du point de vue de sa production, plus les propositions artistiques deviennent nombreuses et pertinentes, moins on a les moyens.
Exactement. En fait, c’est ça, l’un des grands intérêts de depuis 43 ans. Je vais vous donner un exemple très concret. Moi, j’étais au Burkina Faso jeune et c’est à Limoges, pour la première fois, que j’ai rencontré des Camerounais et des Congolais. Et c’est là que j’ai rencontré des Belges, des Suisses, des Québécois et puis waouh, on parle la même langue, on arrive à se comprendre.
Et ici, chaque année, on a au minimum 25 nationalités qui se rencontrent, et c’est extraordinaire. Et c’est pour ça que je parle de volonté politique : qu’est-ce qu’on veut en faire ? Est-ce qu’on veut qu’en France il y ait des lieux, des lieux comme ça ? C’est vraiment la question que je me pose. Vous voyez, en plein Paris, il y avait le Tarmac [théâtre parisien consacré à la création francophone, créé par Gabriel Garran en 1985 et fermé depuis], c’était quand même une sorte de d’oxygène dans la création théâtrale ou artistique français.
Les Francophonies, c’est l’endroit où on donne beaucoup de miroirs différents pour qu’on puisse se mirer. C’est des endroits de points de vue différents. C’est pour cela que c’est très politique. On peut avoir peur de ça.
Pour moi, ça va au-delà de nous, ça va sur les questions sociétales, vraiment. En fait, c’est le repli, c’est l’entre-soi qui est un problème. Nous dépendons de ça, de ce projet de société. Je n’arrête pas de dire : « Attention, faites attention, on a besoin d’endroits comme les Francophonies, comme d’autres endroits, pour que notre société, notre pays ne soit pas cloisonné, c’est-à-dire fermé sur lui-même surtout au niveau de la création théâtrale ».
A un moment donné, la décision a été prise, qui était une bonne décision politique et politicienne, d’ouvrir les grandes écoles à la diversité. On a formé de plus en plus de jeunes d’origine arabe, asiatique, africaine, et cetera. Mais il y a combien de vrais porteurs de projets sortis de ces écoles, de ces populations qui peuvent avoir une production correcte ? Il y a des gestes de certaines scènes qui ne sont pas honnêtes et qui ne les prennent pas pour ce qu’ils sont artistiquement comme des gens qu’il faut pour remplir des cases. J’ai été sollicité quand j’étais créateur pour être artiste associé parce qu’on avait besoin de Noirs.
Oui, là, je n’ai pas pu creuser ce que je voulais pour les sessions à venir parce que, comme je le disais, je ne sais pas les moyens que j’ai. On va un peu l’ouvrir vers les pays de l’Est de l’Europe jusqu’à l’Inde. Vous allez entendre du tamoul, vous allez entendre l’allemand. Pour moi, on ne peut pas parler de francophonie s’il n’y a pas une autre langue. En 2027, ce que je souhaite, c’est faire venir des gens comme des Argentins, des Brésiliens peut-être.
Alors, pour le 20 mars, on aura, dans la journée, une émission de radio en public. Le public pourra y assister comme à un spectacle avec des auteurs, autrices et puis de la musique, un musicien et elle sera diffusés par deux radios [dont cult.news]. Après, on fait un petit cocktail ensemble avec le public. Puis, on entre dans la soirée de lecture où il y aura le prix RFI qui sera lu [Clipping de l’auteur congolais Israël Nzila ] et le prix SACD de la dramaturgie francophone [La Décennie noire de l’auteur franco-algérien Yacine Benyacoub sur l’Algérie des années 1990].
Il faut dire la vérité, c’est le retard des notifications financières des budgets qui a engendré le nouveau projet, mais ça ne l’appauvrit pas, au contraire, ça l’enrichit. Et j’étais triste au départ par rapport au projet, mais maintenant je suis plus content. La vérité, c’est que nos tutelles réellement nous ont toujours soutenus, c’est-à-dire qu’on n’a pas eu de baisse l’année passée, sauf le département qui a baissé de 5 %. L’État est resté constant, la région est restée constante, la ville aussi. Mais cette année, on aura des baisses.
La dernière chose pour moi qui est hyper importante à souligner, c’est vraiment de se poser la question de l’avenir des structures comme les Francophonies. Là, c’est très politique.
La Journée internationale de la francophonie sera célébrée au CCM Jean-Gagnant de Limoges avec, à partir de 16h15, l’émission « Sur les z’ondes du zèbre » diffusée en direct sur Beaub’FM et Cult.news et, à partir de 19h30, la lecture de Clipping et de La Décennie noire.
Visuel : © Christophe Péan