Ivo Van Hove retrouve la troupe du Français qu’il avait dirigée dans Les Damnés, Électre / Oreste et Tartuffe ou l’Hypocrite, pour une version d’Hamlet au bord de la comédie musicale, pile dans l’air du temps. Une folie pure pour le plus fou des rôles de William Shakespeare.
Hamlet n’est pas seulement la métonymie du théâtre, c’est la pièce qui a marqué 2025. En octobre au Châtelet dans la version méta de Kirill Serebrennikov, et en version opéra à Turin en mai. Alors, qu’est-ce que le maître néerlandais allait pouvoir faire de ce monument au-delà du culte ? Pour notre plus grand bonheur et notre plus grande surprise, on découvre un Ivo Van Hove faisant deux pas de côté pour sauter à deux pieds joints dans la pop culture. La première image s’inscrit dans l’esthétique d’un épisode de Stranger Things. Sur l’écran signature du metteur en scène, nous entrons dans l’œil d’Hamlet, joué, transcendé par le génialissime Christophe Montenez. Nous entrons dans les vaisseaux rouges aux allures de carte-mère organique. Si on entre dans son cerveau, serons-nous capables de répondre à la question (non pas LA question, on y reviendra) : Hamlet est-il vraiment fou ? Vous voulez peut-être un léger résumé ? Hamlet est un jeune prince danois. Accablé par la mort de son père et toujours livré à son propre chagrin, il voit la cour du royaume et sa mère reprendre (trop) paisiblement le fil de leur existence. Claudius (Guillaume Gallienne), frère du défunt monarque et oncle d’Hamlet, est proclamé roi et épouse son ex-belle-sœur (Florence Viala). Et disons que cela énerve le prince et le met dans une rage inarrêtable.
La scénographie choisit l’espace vide. Les décors, on va vite le comprendre, sont les costumes et les tissus : de grands rideaux somptueux qui définissent le lieu juste par leur couleur. Ils sont roses, nous voici dans la chambre d’Ophélia (Élissa Alloula) ; ils sont dorés et nous sommes à la cour du roi. Ivo Van Hove resserre toutes les tensions autour d’Hamlet et choisit, de façon aussi inattendue que pertinente, de rappeler qu’il s’agit d’un jeune homme, presque un adolescent, qui avance dans sa quête de vengeance. Au début, les hommes portent des costumes classiques croisés, et plus la tragédie se met en place, plus ils deviennent des bad boys. D’abord en longues vestes en cuir, puis en bombers et Doc Martens. Leur look est celui de la rue. Pourtant, les robes de reines et les habits de rois sont bien là, posés sur des mannequins inertes jusqu’à ce qu’arrive le moment de bascule, celui où Hamlet cherche à confondre son oncle en montant une pièce de théâtre. Ivo Van Hove signe là un geste d’une audace folle : un pur moment de comédie musicale sur un morceau très bien choisi de la culture pop des années 70, dont les paroles racontent exactement l’infamie de l’oncle. Le metteur en scène ajoute du trouble dans le trouble entre les vrais personnages et leurs doubles fictionnels. La scène, on le sait, va nous marquer pour un bon moment.
Hamlet a beau jouer les fous, c’est bien tout ce qui l’entoure qui semble ne pas être raisonnable. Dans le code le plus pur de la tragédie grecque, le malheur s’ajoute au malheur jusqu’à l’inéluctable. Alors, quand les émotions deviennent trop fortes, le mouvement se met en place. La troupe du Français peut tout faire, on le sait : ce sont les stars des stars ; mais avouons que là, le niveau de danse nous laisse bouche bée. Rachid Ouramdane leur offre des portés dignes d’un concert de Beyoncé (ou plutôt de Zaho de Sagazan). Tous et toutes s’y collent : la troupe de la Comédie-Française (Florence Viala, Denis Podalydès, Guillaume Gallienne, Loïc Corbery, Christophe Montenez, Jean Chevalier, Élissa Alloula) et Vincent Breton, Aksel Carrez, Arthur Colzy, Pierre-Victor Cabrol, Nicolas Verdier.
Hamlet, c’est aussi le choc des générations. Claudius et Polonius (Denis Podalydès) ont beau fomenter des complots pour compromettre les désirs d’Hamlet vis-à-vis d’Ophélia, ils sont assez ridicules. La douleur d’Hamlet, son deuil impossible, occupe tout l’espace. Montenez est à son paroxysme dans cette partition qui lui permet de déployer tout son talent et tous ses niveaux de jeu, de la tristesse à la joie. Le rythme est à 90 % très haut, à part un moment très spécifique. La colère ne redescend jamais. En même temps, comment pourrait-elle ? Son père est mort, il a été tué par son oncle qui a épousé sa mère : il n’y a pas de quoi redescendre, il devient même insupportable d’être. Montenez délivre LA phrase la plus culte de la pièce avec brio, en retenue et dans une traduction qui révèle l’ambiguïté de la question : être ou ne pas être, c’est toute la question. C’est toute la question, voilà qui est juste.
Cette version d’Hamlet déborde aussi fort que sa douleur. Ivo Van Hove y va à fond dans l’air du temps, lipsync à l’appui, et donc tableaux chorégraphiques à faire baver d’envie les programmateurices de la Star Academy. Cette version est très cohérente avec le geste que Shakespeare a posé en 1623 ; le texte est très justement traduit et remanié. La mise en scène déborde de bonnes idées et de belles images. La structure de la pièce reste la même ; et les grandes envolées nous parviennent dans la même veine qu’un refrain de chanson que tout le monde connaît par cœur. Un grand moment de théâtre qui aura enfin lancé l’année 2026.
Du 21 janvier au 14 mars au Théâtre de l’Odéon
Visuel : ©Jean-Louis Fernandez