Jacques Vincey adapte au théâtre le livre de Philippe Bordas, avec Léo Gardy comme acteur.
Ainsi commence la pièce de Vincey. La phrase, aux faux airs d’aphorisme, se détache en toutes lettres sur un écran situé à jardin, de façon oblique, cachant l’acteur aux yeux d’une part de la salle. Ce dernier, juché sur un vélo de salle de bain, pédale sans discontinuer, tout en énumérant les grands noms de cette discipline sportive d’à peine plus d’un siècle, mais si présente dans notre quotidien. À cour, un moniteur exhibe au public vitesse et pouls. La performance sportive est donc mise en valeur, montrée avec une curieuse ostentation, jusque dans les perles de sueur de Léo Gardy – qui, la représentation terminée, saluera d’ailleurs à bout de souffle.
Quel est donc le propos de ce Forcenés ? Est-ce véritablement, comme le laisserait croire son exergue, de dresser un parallèle entre cyclisme et théâtre (puisque c’est bien au genre littéraire que renvoie le mot « genre » dans cette définition approximative) ? Est-ce de faire monstration de cette force virile ? Est-ce, comme le laisse entendre la réception de l’œuvre de Philippe Bordas, en son temps, de proposer, à travers l’épopée cycliste, une satire de la marchandisation de notre société ?
Le parallèle entre littérature et cyclisme apparaît bien plus, dans l’écriture de Bordas, comme une coquetterie que comme une réflexion de fond. L’ancien journaliste sportif se hasarde bien à quelques métaphores faciles, comme celle que nous avons indiquée ci-dessus, mais l’on peine à leur donner un sens autre que le plaisir du bon mot ; plus encore, elles n’apparaissent que par instants, comme pour rappeler au public le contrat initial. Certes, l’auteur joue sur les noms et les prénoms pour maintenir vivante cette illusoire comparaison (ainsi du Faust de Goethe et de Fausto Coppi) ; celle-ci n’en demeure pas moins un simple jeu aux allures un rien potaches.
La critique du capitalisme prend en revanche de plus en plus de place dans le récit auquel se livre, toujours plus ruisselant, Léo Gardy. Derrière lui, l’écran continue d’égrener images d’archives, gros plans sur des chaînes de vélo et expressions à l’emporte-pièce commentant en lettres capitales le texte dit par le comédien. Il mérite ainsi son nom, dans ses deux acceptions, faisant écran au corps de l’acteur et affichant de façon excessive son propos, comme si le public était incapable de le suivre.
Tantôt assumé directement par l’acteur, tantôt enregistré, le texte se présente comme une longue histoire du vélo, de ses tourments, de ses morceaux de bravoure (le Tourmalet) et de ses héros. De ses héros surtout, au point d’en être parfois bien dérangeant. Certes, l’auteur a le bon goût de relier au fascisme italien les envolées lyriques qui font des cyclistes des surhommes et de paraitre ainsi s’en dissocier. Il n’empêche que cette fascination pour l’exploit, pour ces hommes qui torturent leur propre corps pour le seul plaisir de « se dépasser » est en réalité plus porteuse de sens politique que la très rapide critique du capitalisme.
Surtout, elle s’inscrit, sans doute inconsciemment, dans une exaltation de la performance virile que l’on aurait pu croire désormais oubliée. Mais les faits sont là : sauf inattention de notre part, aucune cycliste féminine, pas même Jeannie Longo, n’est mentionnée. Les rivalités et camaraderies évoquées sont purement masculines, les femmes étant réduites au rôle de trophées, de la conquête d’une fiancée aux baisers des Miss. Après Wonnangatta, Vincey continue d’explorer et de louer, sans recul critique, les marques extérieurs d’une virilité construite sur l’exclusion des femmes.
Forcenés, texte de Philippe Bordas, mise en scène de Jacques Vincey. Avec Léo Gardy, scénographie & lumières de Caty Olive, musique & sons Alexandre Meyer et vidéo de Othello Vilgard.
Au Théâtre de la Concorde jusqu’au 28 février.
Visuel : © Christophe Raynaud de Lage