Au commencement, il y a une idée bien dans l’air du temps : faire de son histoire personnelle une grande histoire universelle. Depuis quelques années, le théâtre documentaire (El Khatib, Émilie Rousset, Rimini Protokoll…) est un classique des scènes, qui fait du réel un matériau de représentation encore plus puissant que la fiction. Écorces raconte l’histoire d’une fille qui hérite de bouts de forêts et qui se retrouve au cœur d’un huis clos criminel. Sur le papier, ça a l’air génial, mais de forts écueils de dramaturgie enlisent le jeu des comédien·ne·s dans une forme de théâtre bien trop classique.
Nous voici plongés dès le départ dans une allégorie de forêt. Au fond, une toile avec des troncs est la ligne d’horizon. Ici et là sont placées des mottes de terre et, au piano, Lymia Vitte apparaît dans un halo un peu orangé, et puis l’histoire arrive. Alba apprend que son père est mourant, elle part à son chevet et se retrouve rapidement entraînée dans le maelström des folies administratives qui accompagnent la succession. Elle découvre, stupéfaite, que ce père achetait des parcelles de bois. La metteuse en scène, dans son véritable parcours, s’est cognée à l’absurdité de cette réalité : son père achetait des parcelles de bois. Mais pourquoi ? Alba (Manon Combes), comme Alice Carré, découvre que ce papa était un militant écologiste et qu’il empêchait les lobbys de la déforestation d’avancer. Sur scène, c’est cette quête qu’Alba mène. Mais voilà que, dans une tentative d’ambiance à la Twin Peaks, une disparition inquiétante surgit. Où est passé Matéus Borja ? De lui, les enquêteurs foireux (on passera sur l’idée pas drôle de caricaturer les flics avec un accent marseillais, un peu trop vintage à notre goût) n’ont comme seule trace qu’une voiture abandonnée et une chaussure perdue dans la forêt. Les deux histoires se croisent et dialoguent : d’un côté la découverte des combats du père et, de l’autre, une enquête policière.
La pièce avance au rythme d’une longue ballade dans les sous-bois, pas à pas, petit à petit. En se perdant dans ses pérégrinations, Alba croise ceux et celles qui occupent la diagonale du vide et des déserts médicaux. Dans sa rencontre posthume, elle découvre que son père était médecin, le bon médecin du coin, qu’il a donné sa vie à ses patient·e·s au péril de la sienne. Les personnages sont campés par Yacine Aït Benhassi, Manon Combes, Paul Delbreil, Marie Demesy, Josué Ndofusu et Lymia Vitte. Tous et toutes deviennent les méchant·e·s et les gentil·e·s tour à tour. Une scène, pas mal réussie, nous place au comptoir d’un troquet quelque part, perdu dans le Puy-de-Dôme. Là, le jeu se fait plus calme, moins en surimpression. On y croit, à ces discussions où les petits tentent inlassablement de lutter contre des Goliaths de plus en plus puissants.
Dans le fond, Écorces soulève des questions essentielles. La pièce pointe du doigt les malversations de la sylviculture dans son éventail de greenwashing. Sous prétexte d’intervenir dans la forêt pour produire du bois de manière durable en tenant compte de l’ensemble des enjeux liés à l’environnement, les plus grands écueils du capitalisme se mettent en place. On comprend que même le mot forêt est galvaudé, puisqu’une seule persiste, en Pologne aujourd’hui. Mais dans sa forme, un surjeu et des échanges écrits avec trop de manièrisme finissent de nous perdre, non pas dans les bois, mais dans le fil de cette histoire.
Jusqu’au 24 janvier au Théâtre de la Cité internationale
Visuel : photographie de répétition ©Mathilde Delahaye