Avec Entre parenthèses, Pauline Bureau poursuit son exploration d’un théâtre du réel, ancré dans les récits de femmes et les violences sexuelles. Adapté du texte d’Adélaïde Bon, le spectacle présenté au Théâtre national de la Colline oscille entre démonstration appuyée et scènes oniriques.
Pauline Bureau trace, depuis plusieurs années déjà, une trajectoire artistique singulière désormais bien identifiée : celle d’un théâtre du réel, profondément ancré dans les récits de femmes, à la croisée de l’intime et du politique. Adapté de La Petite Fille sur la banquise d’Adélaïde Bon, le spectacle présenté au Théâtre national de la Colline s’inscrit dans une actualité brûlante, celle de la libération de la parole autour des violences sexuelles faites aux enfants— tout en s’efforçant de déplacer le regard vers ce qui vient après : la réparation.
Un appel téléphonique retentit chez Alma, celui de la brigade des mineurs qui ravive le souvenir d’un viol subi à l’âge de neuf ans, vingt-cinq ans plus tôt. Ce souvenir, comme chez de nombreuses victimes, a longtemps été enfoui sous les mécanismes de l’amnésie traumatique. À partir de cet instant, le passé et le présent ne cessent de dialoguer, de se rencontrer. Le temps de l’enfance et celui de la vie adulte, le moment du viol et ses répercussions sur tous les aspects de sa vie d’aujourd’hui : tout se mêle et se répond.
La pièce déploie une (en)quête double : d’une part judiciaire, avec son lot d’insupportables obstacles bureaucratiques, et d’autre part intérieure, plus intime, plus libératrice aussi. Ces deux temps sont structurés par des espaces scénographiques délimités : une scène côté jardin pour le temps présent, dans l’intimité d’Alma, et une autre, surélevée, pour le bureau des enquêtrices. Enfin, au centre, un espace en hauteur accueille les étapes de cette double enquête. La salle elle-même devient un espace de jeu, puisque des pans de murs recouverts du même papier peint que sur scène encerclent les spectateurs. Nous sommes donc partie prenante, nous ne pourrons pas faire comme si nous ne savions pas.
Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont Pauline Bureau parvient — et il faut reconnaître qu’il s’agit là d’un tour de force — à rendre sensible un processus invisible et invisibilisé : la remontée du souvenir traumatique. Pour ce faire, Entre parenthèses privilégie une écriture fragmentée, faite de télescopages temporels et fictionnels. Le plateau devient ainsi l’espace mental d’Alma, comme l’indique la scénographe Emmanuelle Roy. Traversée de visions et de souvenirs, la scène se fait surface de projections, dans toutes les acceptions du terme.
La metteuse en scène recourt à une forme chorale, convoquant tour à tour expertes, juge d’instruction et avocate. Ce choix lui permet de démultiplier les points de vue et d’inscrire le récit individuel dans une expérience collective. Car Alma n’est jamais seule : elle est « une pour mille », ainsi que le dit le très beau texte d’Adélaïde Bon. Comme le montre la scène du procès vers la fin du spectacle, autour d’elle gravitent d’autres femmes, anonymes et diverses, dont les voix font écho à son histoire. Cette dimension chorale confère au spectacle une portée politique certes explicite, mais qui a pour mérite de transformer le cas singulier en symptôme d’un système, d’une société, la nôtre.
L’un des partis pris les plus intéressants du spectacle réside dans la coexistence de deux régimes de représentation : le réalisme des scènes judiciaires et une dimension plus onirique.
À l’instar d’Émilie Rousset, Pauline Bureau contribue à ce que l’on pourrait appeler un « théâtre de procès », avec une rigueur documentaire qui nourrit sa dramaturgie. La parole des victimes, longtemps empêchée, est enfin rendue audible. Le spectacle met à ce titre en lumière le rôle ambivalent de la justice : à la fois outil de réparation et espace de confrontation parfois violent, voire ressenti comme in-juste. La question du délai de prescription en est un exemple frappant : comment une victime peut-elle accepter qu’à quelques mois près parfois même quelques semaines, son nom ne puisse figurer parmi ceux des plaignantes ?
En contrepoint, les séquences oniriques ouvrent un espace de respiration, il faut bien le dire, salutaire, mais aussi de trouble. Les temps s’y percutent : la petite fille d’hier rencontre la jeune femme qu’elle est devenue, et elles s’étreignent. L’image est bouleversante tant elle donne à voir le continuum du trauma entre passé et présent. Ce dialogue entre réalisme et imaginaire constitue sans doute l’une des grandes réussites du spectacle.
Aborder sur scène la question du viol et de la mémoire traumatique implique une responsabilité particulière. Sur ce point, Entre parenthèses se distingue par une apparente pudeur. Rien n’est montré frontalement ; tout passe par le récit et la suggestion. Mais les mots nous parviennent avec d’autant plus de force la violence des actes subis. C’est la condition sine qua none de la justesse du propos, mais aussi de sa réception. Cependant, certains témoignages peuvent être difficiles à entendre.
Pauline Bureau adopte une approche rare tant elle est empathique, centrée sur les conséquences plutôt que sur l’acte lui-même. Le cœur du propos n’est pas tant le crime que ce qu’il fait aux corps et aux vies. Comme le dit l’une des victimes, quelques minutes peuvent suffire à faire vaciller toute une existence. La lumière n’est donc pas mise une fois de plus sur le violeur, mais fait rare, trop rare, sur les victimes.
Cette position, fondamentalement éthique, se double d’un engagement politique : donner la parole à celles qui en ont été privées. On sent, à chaque instant, combien les mots viennent dire, dans la salle, dans le public, des blessures longtemps tues. La salle de théâtre devient alors un espace de réappropriation, non seulement pour les personnages, mais aussi pour les spectatrices. Comme dans Féminines ou Les Bijoux de pacotille, la question de la sororité traverse, bien sûr, le spectacle de manière concrète, tangible. Les personnages féminins ne sont pas isolés : ils forment une communauté, un réseau de soutien entre scène et salle, entre interprètes et public.
La distribution, portée notamment par Héloïse Janjaud, Rébecca Finet et Coraly Zahonero de la Comédie Française, semble d’abord s’inscrire dans une recherche de simplicité presque documentaire. Mais à dire vrai, ce choix de jeu, au lieu de produire une impression de vérité, se trouve rapidement mis en défaut par les partis pris d’écriture. Le théâtre documentaire résiste aux effets de réel du spectacle, précisément parce qu’ils demeurent des effets. Ainsi, le recours à un poupon bruyant pour figurer le nouveau-né d’Alma devient un accessoire encombrant, qui brouille l’écoute et détourne l’attention.
De plus, à force de vouloir tout dire — chiffres, procédures, détails techniques — le spectacle s’alourdit et finit par affaiblir ce qui devrait en être le cœur : l’incarnation. Ce qu’il gagne en intelligibilité, il le perd en puissance théâtrale. Ce trop-plein explicatif a une autre conséquence majeure : les personnages se figent en silhouettes. Réduits à leur fonction démonstrative, ils deviennent parfois caricaturaux et perdent en crédibilité, ce qui s’avère contre-productif. Là où le théâtre pourrait ouvrir des zones de trouble et de complexité, Entre parenthèses préfère souvent souligner, expliciter, démontrer. Le violeur, interprété par Sergio Longobardi, apparaît d’une bêtise abyssale et d’une vulgarité excessive. La psychologue experte, incarnée par Céline Milliat-Baumgartner, n’échappe pas non plus à une forme de simplification. Elle est parfaitement agaçante. Certains dialogues, notamment dans les scènes judiciaires, frôlent ainsi le registre de la série policière la plus convenue, d’autant que les scènes sont très courtes, enchaînées à un rythme proche de celui d’un épisode télévisé.
C’est d’autant plus regrettable que le spectacle laisse entrevoir, par moments, une tout autre puissance. Dès qu’il fait confiance aux seuls moyens du théâtre — le corps, le silence, l’image, la suggestion, la distance poétique — il retrouve une forme de justesse, d’émotion et d’efficacité.
Le spectacle semble, sans arrêt, hésiter entre raconter une histoire avec les moyens de la fiction et défendre un propos. On pense, en un sens, aux pièces didactiques de Bertolt Brecht, mais sans la distanciation. Les enjeux sont explicités, surlignés, parfois martelés. Or un spectacle n’est pas un tract ou une démonstration : il devrait être un geste artistique, une incarnation, une mise en perspective poétique.
Malgré ces réserves, Entre parenthèses s’impose comme une œuvre importante dans le paysage théâtral contemporain. Elle prolonge et approfondit le travail de Pauline Bureau, en affirmant un théâtre engagé, accessible et profondément humain — comme en témoigne le public, debout et en larmes.
En choisissant de mettre en scène non pas le trauma lui-même, mais le chemin vers la réparation, le spectacle ouvre une perspective rare. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer, mais de comprendre, de transformer et surtout de donner de l’espoir. Le théâtre devient alors un lieu de réparation, à la fois individuelle et collective.
Dans un contexte où la parole des victimes peine encore à être entendue, Entre parenthèses apparaît comme un geste politique fort — même si, paradoxalement, le théâtre n’y trouve pas toujours toute sa place.
Jusqu’au 19 avril au Théâtre de la Colline.
Visuel : © Christophe Raynaud de Lage.