Elsa Agnès renouvelle avec Au-delà de toute mesure le genre du musée imaginaire et élabore une magnifique hymne à la lumière.
Le revêtement froid d’un sol de musée, une échelle qui monte vers on ne sait quelle issue, un banc où pourraient attendre des visiteur·ses et, au-dessus d’une porte, un nombre en chiffres romains, « VII ». Sept, ce sont bien sûr les sept jours de la création du monde, mais aussi le chapitre du Musée imaginaire de Veyne (2010) consacré à Fra Angelico. Et, si le peintre du Quattrocento sera peu présent dans la pièce qui va suivre, ses collègues compatriotes du siècle suivant seront, eux, bien présents.
Car comme Paul Veyne et Malraux avant lui (en 1947), c’est pour partie à un musée imaginaire que se livre Elsa Agnès. Seulement, les photographies publiées dans l’essai de l’auteur de La Condition humaine (1933) sont remplacées par les différentes ressources qui s’offrent aujourd’hui au spectacle vivant, projections et toiles vivantes, reconstituées à la lueur d’une lampe torche. Il ne s’agit toutefois pas, pour l’autrice et metteuse en scène, de faire de sa pièce un simple catalogue.
Si le lieu est celui d’une salle de musée, ce n’est pas seulement pour faire image, mais tout simplement parce que l’action de la pièce se déroulera dans cette pièce que le texte situe à Venise, comme en attestent la mention de la place San Marco et de l’acqua alta. Seulement, si les œuvres citées et reconstituées dans Au-delà de toute mesure existent bien, tel n’est pas le cas de l’endroit où elles sont situées se trouver : dans la réalité extérieure à la pièce, les unes se situent à Florence, d’autres à Naples, à Rome, ou même à Détroit ou Avignon. Mais à Venise, aucune. Et c’est là le second sens de l’adjectif « imaginaire » accolé ici au nom « musée » : non seulement le recueil des œuvres qui peuplent l’imagination de l’autrice, mais aussi, tout simplement, un musée fictif, tiré tout droit de cette même imagination.
Pour l’heure, deux gardien·nes (Elsa Agnès et Matteo Renouf) devisent autour d’un sandwich triangle quand survient une visiteuse (Catherine Vinatier) qu’iels ont déjà aperçue. En vacances à Venise, la femme vient et revient chaque jour au musée, laissant, dit-elle, son compagnon dormir à l’hôtel. Des liens se tissent entre l’usagère et les employé·es. Au point qu’un soir, iels se laissent enfermer, sans y prêter garde, dans cette pièce aux murs recouverts de toiles du Caravage, de Lotto ou de Bellini. La nuit et ses ombres semblent propices aux confidences, auxquelles vont se livrer les un·es et les autres, des confidences ambivalentes, au point que l’on ne sait plus démêler le vrai du faux.
Là n’est pas toutefois l’intérêt principal de la pièce. Ces secrets qui débordent bientôt des lèvres des ami·es sont certes l’occasion d’aborder, sous un air de conversation quotidienne, des questions de morale ou de métaphysique, les allusions picturales à la Bible s’y prêtent. Mais c’est bien plutôt dans la tension entre les sens triviaux et philosophiques d’un même mot que le texte prend de l’épaisseur, jouant sans cesse le jeu de la polysémie, avec un humour qui tend parfois vers l’absurde.
Plus encore que dans les mots, c’est, aux yeux de qui veut bien voir, dans la scénographie d’Aliénor Durand que ce travail sur l’ambivalence d’un symbole apparaît. Ainsi de l’échelle de tout à l’heure, à la fois échelle de Jacob et escabeau destiné à ne mener à rien. Ainsi, surtout, du du magnifique travail de lumière de Thomas Cany, qui mérite à lui seul le détour. Car le véritable sujet de la pièce, plus encore que l’art de la Renaissance italienne ou le départ entre le Mal et le Bien, est très clairement – si l’on nous permet cet adverbe de circonstance – la lumière. La lumière des tableaux, certes, mais aussi la lumière extérieure qui modifie les visages au point que les personnages ont parfois peine à se reconnaitre.
Dans cette salle de musée, la lumière du jour n’arrive que par des fenêtres hautes pour, dit le gardien, ne pas endommager les œuvres. Mais ce musée étant imaginaire, le créateur lumière s’en donne à cœur joie, mêlant au centre de la pièce du rouge, de l’orange et du jaune pour créer un ocre chaud ou tamiser cette prétendue lumière extérieure en un pâle jaune d’œuf qui donne à l’ensemble un air de cathédrale éclairée par des trouées de vitraux. Au-delà de toute mesure est une magnifique hymne à l’art et à la lumière, entrelaçant, à la manière de la scolastique de la fin du Moyen Age, une multiplicité de niveaux d’interprétation.
Au-delà de toute mesure, texte et mise en scène d’Elsa Agnès, avec Elsa Agnès, Matteo Renouf et Catherine Vinatier. Au Théâtre de la Tempête jusqu’au 12 avril.
Visuel : © Simon Gosselin