Lena Paugam investit avec les murs du Théâtre ouvert avec ce texte de Pierre Koestel, lauréat du Grand Prix de Littérature dramatique Artcena 2023.
Un pique-nique entre ami·es, qui s’annonce idyllique : Marissa, la compagne de Manuel, vit avec plénitude sa récente grossesse. Certes, la peintresse de gauche Eva et le concessionnaire de droite Glenn se chamaillent un peu, mais ces accrochages font visiblement partie de ce qui témoigne d’une journée réussie.
Eva entend tout de même que quelque chose ne va pas. Ou plutôt, elle n’entend pas : dans les cieux, nul chant d’oiseaux. Or, le coin de verdure qu’iels ont trouvé est à l’abri des bruits de la ville et iels devraient discerner des cris. Pourtant, seuls leurs bavardages emplissent le silence.
En fait de bavardages, les personnages s’épanchent deux à deux, sans qu’aucun duo ne semble jamais écouter l’autre. Marissa, en parfaite hôtesse, détaille avec satisfaction les mets qu’elle a composés pour la petite bande ; Eva et Glenn se disputent. Ces discussions parallèles étaient présentées, dans le texte de Pierre Koestel – disponible aux éditions Tapuscrit -, par une mise en page en colonnes : à gauche, l’une des conversations ; à droite, la seconde. Dans sa mise en scène, Lena Paugam traduit cette juxtaposition de deux logorrhées qui s’ignorent par un travail sur la profondeur de la scène. Ces deux mondes, voisins, mais impénétrables l’un à l’autre, annoncent bien des nuages.
L’imminence de la crise est également devinable à cet écran aux allures de thermomètre qui occupe le fond de scène. La température, le risque de précipitations et, on ne peut plus inquiétante, la « qualité de l’air ». Certes, pour l’instant, il est écrit « bonne ». Mais pour combien de temps ?
Une secousse sismique. Puis une autre. Une troisième. Et une quatrième. De magnitude 4.5. Cette quatrième secoue une centrale nucléaire. Tout le monde est irradié. La catastrophe, sans en avoir l’air, contamine le texte et la scène : la langue de Pierre Koestel se fait hachée et défile sur le rideau de fond de scène. Les quatre acteur·rices, avec leur corps, font obstacle aux lettres de ces mots qui ne se donnent au public qu’avec difficulté. Le thermomètre lui-même semble à moitié caché, ne révélant plus qu’un chiffre sur deux de la température.
Quant aux personnages, ils veulent rejouer ce « monde d’avant » où la catastrophe n’était jamais qu’une hypothèse. Seulement, entretemps, Marissa a fait une fausse couche et le monde semble plus hostile que jamais. Cette répétition d’un moment qui ne semble idyllique que parce qu’il n’est plus est à l’image de la tentative désespérée des un·es et des autres pour refuser de se confronter au réel.
À travers cette fable, Pierre Koestel montre le déni des catastrophes imminentes, mais fait aussi écho au mélange de torpeur et d’espoir de l’après-confinement, cette tentative d’imaginer que, désormais, un autre monde serait possible. Las : les horreurs se succèdent à un rythme toujours plus rapide et seule la mort est certaine. Cette absurde volonté de rejouer ce qui a déjà disparu apparaît dans la mise en scène de Lena Paugam grâce au travail sur les couleurs, vives et joyeuses au début, sombres jusqu’à laisser place à un plateau aux allures de marée noire à la fin. L’ensemble forme une pièce solide, où politique et réflexion esthétique vont de pair.
Après nous les ruines, texte de Pierre Koestel et mise en scène de Léna Paugam. Au Théâtre ouvert jusqu’au 11 avril.
Les citations entre guillemets sont issues du texte, y compris l’extrait de Fukushima, récit d’un désastre, qui se trouve en exergue de l’œuvre de Pierre Koestel.
En tournée
28 avril – La Lucarne, Arradon, avec les Scènes du Golfe
24 au 28 novembre – festival TnB – CDN de Rennes
1er décembre – L’Archipel, Fouesnant
15 et 16 décembre – Théâtre du Pays de Morlaix
Visuel : © Christophe Raynaud de Lage