Quatre mois à peine après la mort de Xavier Durringer, le Théâtre 14 lui rend un hommage somptueux : trois semaines de théâtre en compagnie de l’une des muses de l’auteur, Nadia Fabrizio. La voilà rechaussant les talons à paillettes pour nous emmener dans un peep-show pourri de Pigalle.
Le 4 octobre dernier, l’auteur, metteur en scène et réalisateur Xavier Durringer disparaissait brusquement à l’Isle-sur-la-Sorgue, non loin d’Avignon où ses Surfeurs avaient percuté le festival 98. Durringer était au théâtre un mix de Xavier Dolan et Ken Loach, un auteur qui se passionnait pour les « sans-dents » et les « pauvres connes ». Autant vous dire que le geste de Mathieu Touzé, directeur du Théâtre 14, est à saluer, tant le théâtre brillant de Durringer a disparu des plateaux avec le XXIᵉ siècle. Il a invité Dominique Pitoiset à remonter A Love Suprême que Durringer avait écrit pour Nadia Fabrizio. Oui, Suprême avec un accent circonflexe, parce que chez Durringer on était toujours presque quelque part : presque célèbres, presque au centre, presque visibles. Et toujours chez Durringer, ça foirait. A Love Suprême n’a de lien avec Coltrane qu’une idée un peu saugrenue. Tommy pense que sa mère a eu une aventure avec le jazzman de passage à Paris, et qu’il en serait le fruit. Alors, il y a 32 ans, il a nommé son peep-show du nom de l’album et de la chanson star, en faisant une faute, un pas de côté sur la bonne orthographe de A Love Supreme.
Pour cette version hommage, le décor s’est allégé, Bianca déballe toujours son linge sale en public mais elle ne le fait plus au lavomatic, elle est désormais toute seule sur un banc, avec un néon rouge qui clignote au-dessus d’elle, « Open 24 hours ». Elle arrive habillée en caricature de fille vulgaire : legging léopard, sandales à hauts talons argentées et pailletées, minijupe rose à sequins, perruque blonde façon Madonna et grosses lunettes noires. Devant elle, par terre, gît toute sa carrière, froufrous et autres escarpins bon marché dégoulinent de gros sacs. Bianca parle, non-stop, juste entrecoupée de quelques morceaux de musique. Love Supreme bien sûr, et aussi Sunday Morning du Velvet. Bianca est un personnage qui évolue « au cœur de Pigalle la blanche », qui « alpag(u)e en français ». Et voilà que d’un coup, d’un seul, sans préavis, elle est virée, alors que le club et le quartier, c’était toute sa vie, toute sa famille, « la société secrète du monde de la nuit », et son amour aussi, car oui, Tommy, c’était son amour suprême à elle, son amour ultime, celui avec qui elle adorait faire l’amour. Le passé a son importance, tout cela est derrière elle, et une chose est sûre : Bianca n’a pas du tout envie de ranger les faux cils tout de suite. Car elle nous le dit : « C’est moi l’objet. L’objet du désir. »
Durringer raconte la vie précaire de ces femmes jetées en pâture aux hommes perdus. Elles doivent toujours être parfaitement maquillées, habillées, juchées sur des talons qui leur scient les pieds, elles passent « 12 heures par jour à tortiller sur une barre ». Et plus que tout, elles sont périssables avant d’être mortes. Bianca est strip-teaseuse, mais elle pourrait aussi bien être caissière ou ouvrière à la chaîne à l’usine. La pièce ne parle que de précarité, augmentée par la condition féminine. En plaçant l’histoire dans la carrière de Bianca, on retrace le Paris du début des années sida. A Love Suprême est donc un monologue écrit pour Nadia Fabrizzio. Durringer faisait ça. En 2003, il avait écrit Histoires d’hommes, constitué d’une quarantaine de monologues portés par des femmes. A Love Suprême et Bianca, c’est l’histoire d’une chute et d’une déchéance. C’est un conte social que la comédienne réempoigne avec courage ; en plein deuil, elle porte la langue à vif, très orale de Durringer, elle la transmet pour qu’elle ne disparaisse pas.