Adapter Despentes au théâtre devient désormais une mode. Après le best-seller King Kong Théorie, voici Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, écrit il y a plus de cinq ans pour le séminaire du Centre Pompidou « Corps révolutionnaires » organisé par Paul B. Preciado. Où la très théorique « rage » de l’écrivaine apparaît encore comme bien gentillette.
Des gravats, un sommier auquel il manque des lattes, et une fumée aux airs de lacrymo… C’est clairement dans un univers de décombres que nous accueille la scénographie d’Anne Conti. Pourtant, à entendre les mots qu’elle prononce, on se demande ce qu’elle a bien pu détruire : dans son propos, rien n’est faux, mais rien n’est neuf. Des génocides aux violences des frontières en passant par la misère et le réchauffement climatique, peu d’occasions de se révolter sont oubliées. Et pourtant, c’est à la douceur que nous invite le texte de Despentes. Paradoxe ou facilité ?
Il est vrai que, ce qu’elle tente de démontrer, c’est que la violence destructive serait bien plutôt du côté de l’ordre capitaliste, qui abime la planète et abat des millions de vies humaines et animales. Le rôle des « jeunes générations », dont il est régulièrement question dans son texte, serait alors de reconstruire un monde souriant, où l’on prendrait soin des autres et où l’on saurait s’écouter. En témoigne l’évolution du décor, que la comédienne et metteuse en scène remet progressivement en place.
Tout cela est bel et bon, mais un rien confus. L’ordre actuel est peu, voire mal nommé, si bien que la critique tombe à plat et que l’on ne sait trop ce qu’il s’agirait de reconstruire, ni comment s’y prendre. Le texte de Despentes parle d’ailleurs d’un endroit ambigu, celui d’une femme qui n’a plus vingt ans, mais qui se refuse à donner des leçons aux jeunes tout en leur disant de se méfier de telle ou telle chose… Soutien ou autorité, il faut choisir sa place.
Ainsi, ce texte, à force de jouer sur tous les tableaux pour mieux éviter toute violence frontale, apparaît lui-même comme doux, sinon douçâtre. La façon dont Anne Conti le prononce ne lui donne d’ailleurs aucune force : elle semble dire son texte de façon machinale et automatique. Seules les percussions de Vincent Le Noam (à vue) et la sonorisation, d’ailleurs pas toujours très efficace, lui confèrent une certaine ampleur.
Le rôle de la musique à vue reste d’ailleurs fortement stéréotypé : deux musiciens hommes, Vincent Le Noam et Rémy Chatton, jouent en direct. Tiens, des hommes à la guitare électrique et aux percus ! Voilà qui, pour une œuvre antipatriarcale, est pour le moins surprenant. Peut-être faudrait-il un jour se rendre compte que les choix de distribution sont, eux aussi, politiques. Et puis, bon, des percus et de la musique électrique, pour un spectacle qui se veut transgressif, est-ce bien original ?
On retiendra donc de Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer un ensemble bien décevant : un texte bien trop gentillet à force de vouloir mélanger le vin à l’eau, une comédienne/metteuse en scène peu convaincue par son texte, une distribution et une scénographie attendues. Quelques moments de grâce néanmoins : le pizzicato de Rémy Chatton, qui donne enfin au spectacle un semblant de singularité.
Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, texte de Virginie Despentes, mise en scène et jeu d’Anne Conti, avec le regard de Phia Ménard. Musiciens : Rémy Chatton et Vincent Le Noan. Au Théâtre 14 jusqu’au 21 février.
Visuel : © Mila Pawlowska