Au Théâtre 14, le metteur en scène Mathieu Touzé propose un diptyque consacré à deux textes de Philippe Besson : Un garçon d’Italie et Vous parler de mon fils. Deux récits traversés par l’absence, le deuil et les rencontres manquées. Mais si le premier volet peine à transformer l’écriture romanesque en véritable matière théâtrale, le second trouve, dans un dispositif simple et frontal, une forme plus juste pour faire entendre l’intime et bouleverser la salle
Dans le premier volet, Un garçon d’Italie, l’auteur s’attache à la trajectoire de trois personnages (deux hommes et une femme) dans un triangle amoureux. Le texte raconte l’histoire de Luca (interprété par le metteur en scène Mathieu Touzé) , un jeune Italien retrouvé mort dans l’Arno à Florence. Le roman suit celle (Anna jouée par Chloé Angevin) et celui qui l’ont aimé — son compagnon, travailleur du sexe (Yuming Hey) qui tentent de comprendre les circonstances de sa mort mais surtout qui était cet homme resté bien mystérieux et la trace qui restera de cette relation.
La mise en scène de Mathieu Touzé, habitué des écritures contemporaines et des dispositifs épurés privilégie la frontalité du texte et la présence des acteurs, laissant au plateau un espace volontairement dépouillé où la parole doit faire naître la tension dramatique. Ici encore, le dispositif reste minimal, comme pour mettre en valeur la dimension intime et (bien trop) romanesque des textes.
Mais ce parti pris atteint vite ses limites dans le premier volet du diptyque. Le jeu des comédiens, marqué par une distance constante (qui frôle par endroit la nonchalance voire la désinvolture), peine à donner chair aux personnages alors même qu’il est question de rencontres sexuelles, de caresses intimes. Les mains dans les poches deviennent rapidement un véritable code de jeu, signe d’un détachement affiché qui finit par figer les corps et neutraliser toute possibilité de trouble ou de rencontre. Les regards se croisent peu, les silences ne sont pas rendus sensibles : chacun .e semble rester dans sa bulle, comme si la scène ne parvenait jamais à créer l’espace d’un véritable face-à-face. Bien sûr, ce chassé-croisé est au coeur du texte original, mais pour autant le théâtre en pâtit ici. En effet, ce choix produit un paradoxe : les personnages ne se rencontrent réellement qu’au moment où le texte l’énonce, presque abstraitement, mais jamais dans le mouvement du jeu. Or le théâtre vit précisément de ces frictions, de ces instants où deux présences se heurtent ou se découvrent. Ici, la parole circule sans véritable incarnation.
En cela, la représentation rappelle ainsi une évidence parfois oubliée : un récit même proche de l’oralité dans son style n’est pas nécessairement théâtral. La langue de Besson semble demander une transposition scénique plus incarnée pour trouver sa force et surtout susciter notre intérêt. Faute de quoi, le plateau reste un lieu d’énonciation plus que de confrontation — et le théâtre, un peu étrangement, n’advient jamais tout à fait. Les codes de jeu sont surannés (tourner le dos au public quand son personnage ne parle pas, par exemple), les entrées et sorties finissent par lâcher, les voix reprises au micro, tout cela empêche d’entrer pleinement dans le spectacle.
Le second texte poursuit cette exploration des liens fragiles, scrutant les moments où une vie bascule. Vous parler de mon fils est le récit d’un père qui tente de comprendre l’impensable : le suicide de son fils adolescent, victime de harcèlement dans son collège. Dans ces deux récits, Besson déploie une écriture proche de l’oralité, faite de phrases simples et de confidences, attentive aux failles émotionnelles de ses personnages. Ici Touzé propose un geste qui s’il n’est pas radical a le mérite de proposer une prise de risque. Dans un décor presque naturaliste (un fauteuil, une table, des chaises, un bouquet) en arrière plan derrière un rideau de gaze, l’acteur est face à un micro sur pied. Il n’en bougera que quelques instants pour changer de costume.
Par un geste aussi simple que beau, Mathieu Touzé ouvre le rideau comme pour nous donner accès à l’intime absolu : dire la perte violente, impensable d’un enfant. Le dispositif dans son ensemble fonctionne, il est nécessaire de mettre de la distance, de ne pas incarner une telle tragédie pour laisser de la place au public. Cette confidence nous est directement adressée, on ne peut y échapper. Et de fait, chacun.e dans le public met un prénom d’un.e enfant aimé.e et disparu.e, pense aux adolescent.e.s qui nous entourent. Le théâtre remplit ici l’une de ses fonctions, nous alerter par la fiction sur le réel et ses violences. La salle est bouleversée, et les reniflements, les chuchotements pour demander un mouchoir sont légion quand nous est décrite la découverte du corps de l’enfant.
Pourtant, même dans cette réussite, quelques fragilités apparaissent. Par moments, Touzé semble se laisser déborder par son propre sujet, comme si l’émotion menaçait d’envahir la scène au point d’en déséquilibrer la forme. Le risque est alors que l’émotion, trop appuyée, se fissure ou se referme sur elle-même. Les mots butent, les pleurs empêchent l’articulation et, donc, l’accès au texte.
Mais malgré ces légers débordements, ce second volet parvient à accomplir ce que le premier laissait en suspens : faire advenir le théâtre. Là où Un garçon d’Italie restait au niveau du récit, Vous parler de mon fils crée une véritable adresse, un espace partagé entre scène et salle. Et c’est peut-être dans cette simplicité — un acteur, une parole, un rideau qui s’ouvre — que se trouve finalement la forme la plus juste pour accueillir l’écriture de Besson.
Jusqu’au 28 mars au Théâtre 14.
Possibilité de voir les spectacles séparément ou en diptyque.
Crédit photo Christophe Raynaud de Lage