Le festival le plus émergent qui soit touche bientôt à sa fin et il a livré hier une œuvre 100 % dans sa ligne. La toute première pièce en France de cette artiste russe exilée à Paris nous bascule dans l’énergie pop oubliée des années 1990
Avant de nous asseoir, nous voyons que sur chaque fauteuil, un bonbon a été accroché au dossier. On décide de le manger plus tard et on se lance dans ce que l’on voit. On y voit un écran sur lequel se déroulent des informations : en 1996, nous sommes donc en pleine ère de Boris Eltsine, au pouvoir depuis 1991. Le post-communisme a laissé place à une libéralisation qui ressemble à un autre chaos, au point que la scène se recouvre d’un épais brouillard. Il faut qu’il se dissipe pour découvrir Yulia Arsen repliée sur elle-même. Elle porte une chapka en laine, des nœuds de petites filles dans les cheveux, un short et une veste zippée, des chaussettes de foot et des mules à talons, autant dire que ça pose une présence.
Et là, le geste arrive, elle saccade tous les muscles de son corps jusqu’à ses yeux. La sensation est celle d’un vinyle rayé, qui ne tourne plus sans crachoter, comme l’époque de sa naissance. Sur scène, mais sans interaction avec elle, Wassily Bosch malaxe le son, il convoque des monuments de l’eurodance, d’Ace of Base à 2 Unlimited, il les tord. Au fur et à mesure, elle, désormais debout, et toujours comme si elle était elle-même rayée, reconnecte avec ses cours de danse de gamine, bien formée par l’école russe. Elle sait porter joliment ses bras en arabesque et tape un grand écart sans sourciller alors qu’elle est actuellement pas mal enceinte.
Traversée par ce qui l’a construite autant que par ce qui l’a détruite, elle devient un monstre vociférant qui craque, elle s’emmêle concrètement, elle se prend la tête symboliquement devant un espace vidéo laissant place au vide. Elle ne perd jamais ses secousses qui cherchent à comprendre l’effondrement de son pays, et la mémoire fragmentée qu’elle conserve, malgré elle, dans sa danse. « Do you really wanna live forever? » nous montre des images à toute vitesse, montées par Bottom Escape. On voit des humain·e·s voler, des voitures cramer, des chiens méchants aboyer. Et au milieu de tout cela, elle glisse ses petits pas en pivot pour continuer à avancer dans sa nouvelle vie et quitter la Russie par une voie de sortie très originale.
Le festival Artdanthé se tient jusqu’au 3 avril
Visuel :©Daria Kreuzberg et Mila Orishchenko