Depuis l’épidémie de la Covid, une tendance s’est dessinée en filigrane sur les scènes des plateaux de danse. De temps en temps, on voit des chorégraphes abolir totalement le quatrième mur, au point de nous rendre acteurices de la performance. C’est le cas de Nans Pierson, qu’on a pu voir danser à l’Opéra de Paris, chez Noé Soulier et auprès de Massimo Fusco. Ce dernier l’a invité, dans le cadre de la carte blanche que lui offrent les Hivernales, à transformer le Grenier à Sel en boîte techno.
On se souvient de Mette Ingvartsen et de The Dancing Public, où elle convoquait les frénésies dansantes pour nous redonner le goût de la fête. Chez Nans Pierson, le projet est différent. Il s’agit d’investir le champ des musiques électroniques. Pour le set construit à l’occasion du week-end d’ouverture des Hivernales, il a fait le choix d’une techno qui frappe fort, comme s’il était 4 heures du matin à Berlin, sauf qu’il est 20 h et que nous sommes hors saison, à Avignon. Les danses électro sont plutôt associées à une culture individuelle. On se figure plus des gens le visage un peu baissé, pris par le tempo, ou bien tous et toutes en mouvement le plus près possible du ou de la DJ. Le danseur cherche à créer du lien au sein de cette communauté.
Et pour lier une communauté, il faut du rituel. Le voici : d’abord nous devons laisser nos manteaux, écharpes, pulls et autres sacs au vestiaire. Puis nous devons entrer dans la salle et nous asseoir sur le béton ciré. Une fois tout le public installé, une cinquantaine tout au plus, il nous explique le processus : il nous annonce qu’il va d’abord nous guider, puis se taire une heure, puis nous reparler à l’issue de ce temps de danse pure, viscérale. La question soulevée est : quand vous dansez pour vous amuser, vous êtes-vous déjà interrogé·e sur les muscles et les espaces de votre corps que vous sollicitiez ? Bref, avez-vous déjà dansé en ayant conscience de vous-même ? Nans nous guide, dans un enroulé de dos qui ira jusqu’à une forme de vague, puis les bras et les côtes, toujours assis·e·s. On le sent tout de suite : nos façons de taper le rythme techno sollicitent ces endroits-là. Il nous demande de commencer à nous élever, pour celles et ceux qui le peuvent et le veulent, de se mettre à genoux, de prendre appui sur une main ; là, ça commence à ressembler à un vrai cours de danse. C’est pile avant que ça ne bascule que Nans se tait. Il va danser lui aussi, au milieu de nous, au son du set écrit pour l’occasion par Hamza (et disponible sur SoundCloud, on vous trouvera le lien !).
Et donc, de 20 h 15 à 21 h 30, nous voici, dans la brume, dans la lumière bleutée à fond, en train de danser tout en essayant de ne pas faire comme d’habitude, d’oser autre chose, de déphaser nos façons de faire, de diffracter le temps, par exemple en dansant rapidement sur un rythme lent ou bien l’inverse. Et puis, parce que tout de même, ce n’est pas tous les jours que l’on voit un danseur ayant fait partie du corps de ballet de l’Opéra de Paris, on le regarde, lui. Et on le voit circuler dans l’espace dans une conscience totale des limites à ne pas franchir. Il provoque des gestes vastes, parfois allant jusqu’à élever une jambe, les deux paumes au sol, jusqu’à, pourquoi pas, accepter un pas de deux avec Massimo Fusco aux allures de pas de bourrée, le bras en pivot à la perpendiculaire de l’épaule.
La performance permet de se lâcher comme jamais ; elle permet aussi de croiser les générations, ce qui est tout de même assez rare en clubs. Peut-être que la prochaine fois que nous irons danser, nous aurons une attention particulière à la façon dont nous ondulons notre nuque ; en attendant, on sort de l’art heureux et heureuses, décrassé·e·s de nos stress et avec une folle envie de recommencer.