Fabien Almakiewicz fait partie de la galaxie Massimo Fusco, artiste associé à des lieux chers à Cult, tels le Théâtre Louis Aragon et, bien sûr, les Hivernales, le festival de danse avignonnais. Après s’être passionné avec minutie pour le papier, nous le retrouvons en homme contraint pour une performance brillante qui oscille entre bondage, soumission et clown.
Quand nous arrivons dans le cultissime théâtre des Carmes (fondé par André Benedetto, qui lui-même fonda le Off d’Avignon en 1966), Fabien est encore assez humain. Son corps laisse encore apparaître des vêtements classiques : on voit un pantalon, des baskets, des manches de tee-shirt. Mais pour le reste, c’est déjà trop tard. Une belle équipe de volontaires pris dans le public est en train de l’empaqueter comme un colis Vinted. Ils et elles lui tournent autour au son des scrhhhhhh que font les gros scotchs marron. Ça paraît foutraque, mais pour ce danseur très précis, rien ne l’est. Il commande à ses aidant·e·s de placer les bandes découpées à tel ou tel endroit pour que, par exemple, ses bras soient tenus à l’horizontale devant lui. Les seuls éléments mobiles de son corps deviennent ses mains et sa tête ; tout le reste est recouvert de scotch de différentes couleurs : du noir, du jaune, du vert. Une fois l’habillage fini, il est temps que la déambulation commence. Le trajet doit nous amener des Carmes au Grenier à Sel ; les deux lieux sont très proches, quelques centaines de mètres les séparent, mais la contrainte change tout.
Aujourd’hui je tenterai une danse (pour vous) soulève de nombreuses questions. D’abord on rit, ensuite on s’inquiète. Mais de quoi rions-nous ? Et de quoi nous inquiétons-nous ? Il est risible, c’est vrai, en homme complètement empêché (déconstruit ?), totalement dépendant des autres pour avancer (soumis ?). Il nous fait rire, oui, avec ses poignets et ses doigts mobiles qui, eux, continuent de danser et de montrer la direction. Les choses s’inversent au fur et à mesure du temps. Il devient celui qui dicte la route à prendre et la posture à tenir, sinon il tombe. Alors il se passe quelque chose d’assez merveilleux qu’on pourrait nommer de l’empathie. On a peur pour lui, peur qu’il tombe, peur qu’il se fasse vraiment mal (les risques du métier).
Fabien Almakiewicz installe une forme de fascination qui rend son geste beau. La balade est l’occasion de passer devant des lieux mythiques du Festival d’Avignon abandonnés pendant l’hiver. Devant le gymnase Aubanel, il rappelle que sa carrière a vraiment démarré là, quand il dansait dans d’Après une histoire vraie de Christian Rizzo, « en 2011 ou en 2012 », ajoute-t-il : « je suis nul en dates ». Cher Fabien, c’était en 2013, et cela a marqué l’histoire vraie de la danse ; d’ailleurs, la pièce tourne encore, et il danse encore dedans.
Aujourd’hui je tenterai une danse (pour vous) est un acte sensible qui ira jusqu’à un tango aux allures de valse. Cette performance livre une leçon de Show Must Go On croisée avec Mourir sur scène. Il donne tout, jusqu’à en défaillir, jusqu’à, malheureusement, vraiment se blesser. Là-dedans, il y a un côté jeux du cirque où tout est possible pour que le spectacle vive. Dans le contexte de droitisation de la culture et d’abandon du secteur, les artistes ne cessent de montrer l’urgence de continuer à créer. Prendre la rue, prendre tout ce qui est possible pour continuer à avancer (des bras, un skate, une planche de déménagement à roulettes) est un acte qui dépasse de loin l’image forte de cet homme empaqueté, empêché d’avancer, en perte totale d’autonomie. Spoiler alerte : il la tente pour de bon, cette danse pour nous ; il arrive à tourner sur lui-même, à apporter du relâchement dans la contrainte. Ce geste majeur a ouvert brillamment la 48e édition des Hivernales ce jeudi 12 février.