Soirée Mozart pour Christophe Rousset et les Talens lyriques qui nous ont offert, au Théâtre des Champs-Élysées, une version concert mise en espace, de belle allure, d’une œuvre pastorale rare du très jeune Mozart, Ascanio in Alba.
C’est un très jeune homme, très doué mais très pressé, qui composa cette serenata théâtrale en deux actes, en forme d’élégant divertissement. La serenata (de sereno, le ciel sans nuage, en italien) est une pièce instrumentale et vocale de circonstance, composée pour rendre un hommage lors d’une cérémonie de mariage en particulier.
Le très jeune homme, c’est un Mozart de 15 ans, qui entre son éblouissant Mitridate et son Lucio Silla, deux opéras qui connaissent toujours un immense succès mérité, n’a que quelques semaines pour honorer comme il se doit, le mariage de l’archiduc Ferdinand d’Autriche avec Marie-Béatrice d’Este, princesse de Modène. L’opus en deux actes sur un livret du poète italien Giuseppe Parini, est créé le 17 octobre 1771 à Milan au Regio Ducal.
Ce qui est alors conçu comme une distraction mettant à contribution les mariés par l’intermédiaire du thème choisi, est présenté avant l’œuvre « sérieuse », le Ruggiero de Johann Adolph Hasse. Et pourtant c’est la « mise en bouche » qui va connaitre le plus grand succès avant de sombrer, par la suite, dans un oubli relatif, ne souffrant malgré tout pas la comparaison avec les œuvres majeures de Mozart, y compris celles de sa prime jeunesse comme Mitridate. Cela ne retire rien au plaisir de la (re)découvrir !
Le thème est classique, se référant à la mythologie antique, et l’intrigue réduite à sa plus simple expression : Ascanio, fils du grand Énée, est promis à la nymphe d’Alba, Sylvia, descendante d’Hercule. Il va la rejoindre pour l’épouser mais Vénus (Venere) lui recommande de dissimuler son identité dans un premier temps pour tester la vertu de la demoiselle.
Ascanio est une « pastorale » donc le peuple des bergers forment le chœur tandis que la nymphe vit au milieu d’eux et a pour ami et confident l’un d’eux, Fauno. Le petit nombre de personnages est juste complété par la figure du prêtre, Aceste.

Les cinq voix se répartissent les tessitures généralement utilisées à l’époque des débuts de Mozart : deux castrats (Ascanio et Fauno) aujourd’hui interprétés par des mezzo-sopranos ou des contre-ténors, deux sopranos (Sylvia et Vénus), un ténor (Aceste).
Le théâtre des Champs-Élysées avait programmé cette œuvre inconnue, donnée pour la dernière fois à Paris en 1993, en confiant une version concert mise en espace à la formation de Christophe Rousset, les Talens lyriques, dont on se rappelle encore la merveilleuse interprétation de Mitridate à Paris et à Londres.

Beau choix incontestablement, car Rousset connait parfaitement bien son jeune Mozart et sait, sous le conformisme contraint, faire ressortir ce que ce génie précoce glissait d’original entre des mesures convenues.
Car l’exercice reste malgré tout très « classique » (pour l’époque) : succession d’arias rapides et virtuoses, quelques courts passages instrumentaux (dont une sinfonia très enjouée), quelques duos mais surtout des récitatifs accompagnés par l’orchestre (et non par le seul continuo) qui préfigurent déjà largement l’avenir et une partie assez riche réservée aux chœurs.
Et ces passages à la fois lents, méditatifs et richement orchestrés, figurent parmi les plus beaux moments de l’opéra.
Saluons d’abord les performances fraiches, précises et mélodieuses du Jeune chœur de paris | CRR de Paris – Ida Rubinstein. Les choristes du Conservatoire à rayonnement régional ont du talent et savent très bien évoluer sur une scène dans les étroits passages qui leur sont réservés et qu’ils occupent avec beaucoup d’à-propos, restituant son aspect théâtral à la senerata.
Les cinq solistes sont à la hauteur des enjeux de la partition, tout particulièrement le couple de fiancés qui marivaudent tout au long des deux actes avant de se retrouver (pour de bon !).

La mezzo-soprano Alisa Kolosova au timbre proche du contralto, au médium riche et stable, aux beaux graves charnus, aux aigus d’airain, campe un Ascanio souverain, d’une grande classe qui réussit tout particulièrement son émouvant « Al mio ben mi veggio avanti » à l’acte 2 comme son air final « Torna mia bene ». Son souci de la belle diction valorise ces arias.
La soprano Anna El-Khashem est une Silvia très virtuose aux vocalises vertigineuses, aux trilles impeccables, qui nous éblouit dans chacune de ses prestations avec son timbre chaleureux et expressif, de son « Come è felice stato » à son « Spiega il desio le pinme » final.
Le couple d’amoureux domine l’ensemble de l’œuvre même si les autres rôles ont leur part dans la réussite finale de la représentation.
On retiendra tout particulièrement la belle performance de Eleonora Bellocci en Fauno, pyrotechnique et gracieuse, d’une grande finesse d’interprétation.
Melissa Petit prête son talent à Vénus mais n’apparait essentiellement qu’à l’acte 1, avec deux grands airs dont le très réussi « Al chiaror di que’ bei rai ».
Enfin, le seul homme de la représentation, Aceste est incarné par le ténor Alasdair Kent, grand spécialiste du bel canto, qui nous a un peu déçu par une évidente difficulté à atteindre ses aigus dans les parties où Mozart a composé quelques beaux sauts d’octaves (« Sento che il cor mi dice »).
Et l’on ne regrette pas de réentendre une œuvre aussi rare sous la direction avisée de Christophe Rousset dans une distribution bien agréable à voir et à entendre.
Visuels des saluts, séance du 25 mars 2026 : ©Hélène Adam