Du 6 au 18 janvier, puis du 3 au 14 juin, avec « Où est tu? » dans le cocon de la salle Roland-Topor, Keren Ann et Irène Jacob reprennent sur scène un dialogue qu’elles avaient commencé via Instagram pendant le confinement et qu’elles avaient fait vivre pour la première fois à la Maison de la Poésie. De New-York à Łódź, de Charles Bukowski à Bourvil, elles mêlent chansons et textes, nous offrant un accès à leur jardin secret de sons et de gestes.
Un fauteuil, un micro qui tombe du plafond, le piano et la guitare de Keren Ann et des vêtements pour se changer sur scène : les accessoires de la mise en scène de Joëlle Bouvier sont minimalistes. Et pourtant, dès les premières notes, sculptées en permanence par la lumière, on peut dire qu’Irène Jacob et Keren Ann jouent ces textes et ces notes qu’elles se sont échangées chaque dimanche soir sur Instagram à l’été 2020. « Où es-tu ? » se demandent-elles l’une à l’autre, ouvrant la porte vers des souvenirs qui remontent : depuis les loges de la ville de « Hell » où Keren Ann veut enregistrer un « live », ou depuis l’hôtel de Santa Monica où Irène Jacob apprend le texte de Cocteau pour incarner la femme quittée de La Voix humaine. Et puis, elles se déplacent : elles s’éloignent pour s’écouter l’une l’autre, elles dialoguent en se rapprochant, elles se retrouvent autour du micro qui pend au bout de son fil au milieu de la scène, elles s’adossent l’une à l’autre pour s’asseoir et elles dansent même ensemble…
Keren Ann récite parfois des vers, elle traduit aussi souvent en anglais ce qu’Irène Jacob partage en français et vice-versa. Irène Jacob joue aussi du piano et chante avec Keren Ann, notamment et surtout des chansons du répertoire de cette dernière (« Not Going Anywhere », « Spanish Songbird »), et elles s’en donnent à cœur joie pour jouer parfois dans le rétro, Keren Ann avec ses claquettes et Irène Jacob avec ses changements de costumes pour apparaître comme une pin-up, en nuisette et dos nu, sur « River of No Return ». Ce faisant, elles nous font cadeau de leurs vers préférés, de poèmes et de chansons, des textes qui vont d’Emily Dickinson à Leonard Cohen. Entre les lignes, elles parlent aussi de la cuisine de leurs grands-parents, de la mort du père, du trac, et, à mesure que la pièce avance, entre les gestes, de leur amitié complice.
Nous étions à la première d’une reprise heureuse au Théâtre du Rond-Point, et avons été émus par la lumière et les textes offerts, mais aussi par cette volonté d’affirmer l’existence par des textes, dans une sorte de cocon suspendu d’éternité, fait d’une matière très précieuse et généreusement partagée. Et nous avons bien senti l’enjeu et la prise de risque, puisque ce n’est qu’à la seconde moitié du spectacle que les deux artistes ont abandonné leur trac et leur regard sur elles-mêmes, pour se fondre pleinement dans le duo qu’elles nous proposent et nous l’apporter avec tout le naturel, la joie et la complicité qui le constituent.
Visuel (c) Richard Schroeder