Depuis 2017, de nombreuses occasions de voir la production de Calixto Bieito se sont présentées, et, d’une distribution à l’autre, le plaisir est toujours renouvelé.
Elle a tant été vue, tant commentée, qu’il n’est pas forcément nécessaire de revenir sur la mise en scène de Calixto Bieito, d’autant que, depuis 1999 – date de sa création à Peralada -, elle s’est affirmée comme une référence absolue malgré les commentaires qui accueillent encore l’arrivée des voitures sur scène (…par des spectateurs qui n’ont toujours pas saisi que le silence est de règle à l’opéra). De nombreuses scènes sont puissantes, comme celle de la chute du gigantesque taureau ou celle de la masse excitée et sautillante des Chœurs face à la corrida.

Cette Carmen baigne résolument dans la violence et le sexe. La violence est présente dans les rapports des femmes et des hommes, lorsqu’un soldat doit courir jusqu’à épuisement, lorsqu’un brigadier se fait passer à tabac, sans omettre, évidemment, le meurtre de Carmen dans une imagerie de corrida.
Le sexe est aussi omniprésent – souvent subi par les femmes, dont Micaela – dans un environnement machiste et de gestes obscènes – ou lorsque Carmen retire sa culotte pour chevaucher Don José. Quant au très beau passage où le torero s’entraîne nu, il trouve encore le moyen d’émouvoir ou de faire glousser quelques spectateurs prudes.
Outre la force renouvelée de la production, ce qui depuis toujours fait la qualité de cette Carmen à l’Opéra de Paris, c’est l’appropriation totale de la partition par les Chœurs (magnifique !) sous la direction de Ching-Lien Wu, et par l’Orchestre ; à un point tel d’ailleurs que l’on en vient à imaginer que quelle que soit la direction, la formation parisienne serait presque en roue libre tant elle est là dans son élément.
Cela n’enlève évidemment rien au talent de la cheffe d’origine ukrainienne, Keri-Lynn Wilson qui perpétue la tradition et dirige l’Orchestre de manière énergique, offrant une représentation sans relâchement avec, cependant, toutes les nuances que cette partition exige.
Après de nombreuses distributions prestigieuses, celle-ci n’affichait pas de stars identifiées. Et pourtant, les chanteurs se sont montrés excellents et d’une cohésion collective parfaite, à commencer par la Carmen blonde de Victoria Karkacheva que l’on a entendue dernièrement dans La damnation de Faust au théâtre des Champs-Élysées et dans Les contes d’Hoffmann à Lyon. Le timbre est particulièrement chaud avec un bas registre splendide, le jeu d’une sensualité et d’une justesse naturelle, la diction parfaite et mordante à souhait.
Artiste accomplie dans tous les airs du début, dans le trio des cartes, dans l‘affrontement avec Don José et dans la scène finale, sa Carmen s’inscrit dans la plus belle tradition des appropriations réussies du personnage par les nombreuses chanteuses russes qui s’en sont saisi.

À ses côtés, Jean-François Borras, en Don José, surprend également par son adéquation au personnage. Le timbre est très séduisant, le chant, qui s’appuie sur une technique irréprochable, est élégant ; sans se ranger dans les meilleures, sa « fleur » est très subtilement interprétée ; puis, il s’avère puissant à l’acte III, dans la scène où il menace Carmen.
Malgré une voix un peu légère pour le rôle, l’artiste n’est jamais pris en défaut, pas-même dans la scène finale où il émeut par son « Je ne menace pas, j’implore, je supplie ».

Amina Edris offre une Micaela de luxe. La chanteuse, désormais chez elle à l’Opéra de Paris, parvient à libérer le personnage de la mièvrerie qui, parfois, peut le guetter. Le chant est rond, plein d’harmoniques, la voix puissante, l’actrice exemplaire.
Enfin, comme à son habitude, Erwin Schrott prend un plaisir non dissimulé à cabotiner, lors de ses interventions chargées d’électricité, avec son Escamillo m’as-tu-vu et un tantinet pervers. La diction s’avère meilleure qu’à son habitude, la voix est toujours somptueuse, chaque phrase – notamment dans le duel avec Don José – touche juste.
Le bonheur ne serait pas parfait si les seconds rôles, eux aussi, n’étaient pas excellents, des Frasquita et Mercedes sonores et délurées de Margarita Polonskaya et Seray Pinar, du Zuniga à l’accent il est vrai un peu exotique de Vartan Gabrielian, du Moralès de Florent Mbia, des deux contrebandiers Florent Karrer et Loïc Félix.
En bref, Carmen à l’Opéra de Paris, on y retourne encore et toujours, et, d’une fois sur l’autre, on comprend toujours pourquoi…
Visuels : © Benoîte Fanton / Opéra national de Paris