Sous le label Erato/Warners Classiques, le jeune et talentueux chef Maxim Emelyanychev et sa formation Il Pomo d’Oro, nous propose en cette fin d’été, un enregistrement de référence du célèbre Didon et Enée d’Henry Purcell, chef-d’œuvre de l’époque baroque britannique avec une distribution éblouissante menée par la merveilleuse Joyce DiDonato. À se procurer d’urgence !
Incontestable chef-d’œuvre de la musique baroque, Dido and Aeneas (Didon et Enée) s’inspire librement du chant IV de l’Enéide de Virgile, ce récit épique des amours de Didon, reine de la cité de Carthage, éprise d’Énée, prince de Troie réfugié après un long périple pour fuir les Grecs. Les chants II et III sont d’ailleurs le récit que livre le Troyen sur la ruse de ses ennemis et la chute de sa glorieuse Troie. Enée partira vers la Sicile, puis le Latium à l’issue de cet épisode amoureux et torride pour suivre son destin et fonder Rome. Didon se suicide de désespoir.
Le grand opéra français de Berlioz Les Troyens s’inspire très largement du même magnifique récit qui, à l’instar de l’Illiade et de l’Odyssée, mais en latin, est l’un des piliers du récit mythique et antique de l’Occident méditerranéen.
Mais c’est aussi l’unique réel opéra écrit en 1869 par le compositeur britannique Henry Purcell sur un livret en anglais du poète anglo-irlandais Nahum Tate.
Purcell a en effet plutôt composé ce qu’on appelle dans le monde lyrique britannique des « masques » ou « semi-opéras », comprenant des arias mais aussi des dialogues parlés assez nombreux et surtout réunissant sur scène tous les arts : musique et chant, danse, poésie, costumes, théâtre et même pyrotechnie. La forme est alors très courante et très prisée en Grande-Bretagne et Purcell a contribué à ce genre avec The Fairy Queen ou The King Arthur.
Outre le plaisir d’entendre un opéra baroque en langue anglaise, on s’incline devant la réussite globale de cet enregistrement saisi durant une représentation en version-concert à la Philharmonie de Essen en 2024 dans le cadre d’une tournée.
Comme souvent le jeune chef Maxim Emelyanychev, qui dirige sa formation Il Pomo d’oro, et assure le continuum au clavecin durant les récitatifs, donne un élan et une richesse harmonique exceptionnels à la partition originale et inventive de Purcell. Le caractère passionné, douloureux, épique, de cette fresque grandiose, transparait à chaque morceau, tandis que les interprètes nous donnent une leçon de chant dans l’incarnation parfaite de leurs rôles.
On se rappellera d’ailleurs que les deux interprètes principaux, Joyce DiDonato et Michael Spyres avaient déjà incarné ensemble, Didon et Énée, dans l’opéra-épopée de Hector Berlioz, Les Troyens, enregistré à Strasbourg sous la direction du regretté John Nelson, qui nous a quittés il y a quelques mois.
Il est intéressant de les voir dans un autre type de registre musical pour la même histoire, le style baroque convenant sans doute davantage à Joyce DiDonato que ses incursions, malgré tout passionnantes, dans le grand répertoire français. Michael Spyres, lui, est capable de tout chanter, y compris cet Énée plus baryton que ténor.
Dès l’ouverture, Emelyanichev donne le ton : c’est vif, enjoué, jubilatoire comme cette musique merveilleuse qu’il aime manifestement passionnément, et dont il nous donne une traduction entrainante qui nous conduit aussitôt dans le palais de la reine Didon. Purcell a composé une ouverture « à la française » (dont le modèle est donc pour l’époque, Lully) qui commence par un mouvement assez lent, presque solennel avant d’entamer l’Allegro fugué où les thèmes se succèdent et s’entremêlent. Et Il Pomo d’Oro, formation baroque de l’excellence, enchaîne avec entrain sur le premier très court air qu’il accompagne, celui de Belinda, la suivante de Didon, « Shake the cloud » ce qui nous donne l’occasion immédiate d’apprécier le timbre magnifique de la soprano Égyptienne Fatma Saïd, ses beaux trilles et sa prosodie soignée et émouvante.
La reine Didon fait son entrée avec le très dépouillé et dramatique « Ah Belinda, I am pressed from torment », accompagné du théorbe et de la viole de gambe, en mode mineur, et où Joyce DiDonato donne la mesure de son immense talent de conteuse et de tragédienne, exprimant parfaitement les émois de cette souveraine tombée amoureuse d’un guerrier. Ce temps lent et soutenu est suivi par deux courts morceaux très vifs avec orchestre, un duo entre Didon et Belinda (« Grief increases by concealing ») puis avec chœurs (« When monarchs unite ») qui traduisent immédiatement la tension et révèlent les enjeux.
Les voix, le style, les timbres de Joyce DiDonato et Fatma Saïd se marient merveilleusement bien et l’on se réjouit dès le déroulé d’une grande intelligence musicale de cet acte 1, de disposer ainsi d’une aussi belle entente entre artistes, chœurs et orchestre compris.
L’on passe de rythmes lents et à des accélérations entrainantes, du simple accompagnement du clavecin à l’orchestre complet, des longues notes tenues par les solistes, trilles et vocalises divines, à des parties plus scandées et fuguées où les chœurs excellent (superbe « Fear no danger to ensue »).
L’arrivée de l’Enée de Michael Spyres, plus baryton que ténor dans cet emploi, avec les quelques phrases prononcées dans le « See, see, your royal guest appears », se poursuit, ponctuée par les interventions enjouées des chœurs. Spyres a la noblesse du personnage, le timbre est royal, les notes parfaitement soutenues et comme il a gardé, malgré ses incursions dans un répertoire beaucoup plus lourd – notamment dans Wagner -,la souplesse de la voix, il honore parfaitement la partition.
Les chœurs de Il Pomo d’Oro ne s’illustrent pas seulement dans les multiples danses dont Purcell décore son œuvre, mais également dans ces fameux chœurs de sorcières si britanniques où ils se livrent à de véritables numéros qui oscillent entre le spectaculaire et le tragique, introduit par l’orchestre jouant le tonnerre et les inquiétants bruissements divers annonçant l’arrivée du surnaturel. Le « Wayward sisters » introduit l’acte 2, avec les voix de la mezzo-soprano au riche et profond timbre de contralto, Beth Taylor et des sopranos Alena Dantcheva et Anna Piroli, plus aigus, et d’une grande souplesse pyrotechnique et qui nous offrent un très excitant duo avec le « But, here with this perform ».
Et l’on est encore séduit par l’intelligence de l’orchestre et de son chef dans l’étonnant « Echo dance of the furies », un « must » à lui tout seul avec ces effets d’écho particulièrement bien rendus et suivis d’une toute petite ritournelle.
À la suite du très beau « Thanks to these lonesome vales » de Fatma Saïd, décidément l’un des piliers envoûtants de cet enregistrement dont le timbre est particulièrement valorisé dans ce répertoire qu’elle prosodie magnifiquement, c’est la soprano Carlotta Colombo, à la voix agile et très ductile qui chante avec force de vocalises d’une légèreté parfaite, le « Oft she visits this lone mountain » qui précède la ritournelle des suivantes de Didon.
Les morceaux suivants montrent encore le talent des artistes et de l’orchestre dans la vivacité du récit et l’espressivité de tous avant que l’esprit (le contre-ténor Hugh Cutting) ne dialogue avec l’Enée de Michael Spyres, moment-clé de l’opéra puisque le dilemme va lui être exposé : quitter Carthage pour conquérir l’Italie, ou rester et épouser Didon en désobéissant à Jupiter.
L’acte 3 est introduit par le cri de ralliement des marins se préparant au départ et cette fois, c’est le ténor Lawrence Kilby qui nous séduit avec son « Come away, Fellow sailor », au style très british.
Chœurs et interprètes féminins des sorcières donnent avec l’orchestre une suite de danses endiablées.
Le trio « Your counsel all is urg’d in vain », Didon, Enée, Belinda, est rempli de passions, de colères, de regrets, particulièrement bien exprimés par les accents et couleurs que les trois artistes, et singulièrement Joyce DiDonato, royale et souveraine, mettent dans leur chant. Grande classe avec cette accélération finale sur le vif échange qui les oppose « Away, away! No, no, away! /No, no, I’ll stay, and Love obey! ».
Le final et la splendide déploration de Didon, « When I am laid in earth », décidée à mourir puisqu’elle n’a pu garder Énée, forment avec l’air des chœurs qui suit « With drooping wings » une superbe conclusion qu’on ne se lasse pas d’écouter. Au sommet de son art, la mezzo-soprano est une Didon digne et grandiose dans son émouvant désespoir qui oscille entre colère, regrets et résignation dans un ensemble magistral.
Le talent de Joyce DiDonato dans ce répertoire n’est plus à démontrer mais elle se montre encore capable de nous surprendre, et de nous émouvoir, créant une forte empathie avec cette reine au sort sinistre, et de nous arracher des larmes.
Cet enregistrement, particulièrement réussi, mérite d’entrer dans la liste des intégrales de références pour une œuvre dont on apprécie la tension dans une écriture musicale simple mais très inspirée.
Purcell : Dido & Aeneas (Henry Purcell)
avec Michael Spyres, Joyce DiDonato, Fatma Said, Maxim Emelyanychev, Il Pomo d’Oro.
Un CD Warner Classics/Erato, sorti le 22 Août 2025.
Visuels : Photo © Sven Lorenz (Philharmonie de Essen) et © Il Pomo d’Oro, Erato/Warner classics