Poursuivant son audacieuse programmation, l’Opéra National du Rhin nous propose une œuvre rare de nos jours, qui mérite d’être redécouverte à la scène, Le Roi d’Ys d’Edouard Lalo. Véritable fresque épique basée sur une légende du folklore breton, l’opéra est valorisé par une très belle mise en scène d’Olivier Py, une direction musicale excitante de Samy Rachid et une belle distribution.
De nombreuses mythologies évoquent les disparitions de villes entières englouties par les flots, témoins de catastrophes naturelles du passé, aux explications surnaturelles basées généralement sur la notion de punition divine.
Celle de la magnifique cité d’Ys, bâti par le roi de Cornouailles Gradlon, pour sa fille Dahut, appartient au folklore Celte et n’échappe pas à la règle. Parce que Dahut (les femmes sont toujours coupables…) veut une cité de luxure et de débauche, et met à mort les amants successifs qu’elle amène entre ces hauts murs qui protègent la ville de l’océan, le diable lui-même y pénètre et ouvre les gigantesques écluses libérant les flots et engloutissant la cité.
Seul le roi Gradlon, en se débarrassant de sa fille, parviendra à se sauver de la noyade. Les Bretons dans leurs récits, situent Ys au large de Douarnenez et les marins qui prétendent entendre parfois les cloches de la ville sous-marine sonner, rêvent de la voir renaître plus belle que jamais.

Le compositeur français n’appartenait pas au cercle lyrique de l’époque, connu surtout pour ses œuvres symphoniques. Il avait tenté un premier essai qui échoua avant de commencer à travailler sur le Roi d’Ys en 1875. Mais les tentatives de mettre en scène l’opéra se soldèrent par des échecs successifs en 1878. Lalo dut donc retravailler l’économie générale de son ouvrage, ce qu’il fit en 1886 pour une création scénique qui eut lieu le 7 mai 1888 à la Salle du Châtelet par la troupe de l’Opéra-comique. Cette fois le public était au rendez-vous et la gloire du Roi d’Ys retentira jusqu’à la deuxième Guerre mondiale, avec plus de 500 représentations, pour disparaître brutalement, comme beaucoup de ces œuvres façon « grand opéra » français, du fait d’un changement de répertoire de la plupart des maisons d’art lyrique.

Le centre de musique romantique française du Palazzetto Bru Zane s’est fixé la tâche de réhabiliter ce très riche patrimoine, d’intérêt inégal, mais qui gagne à être redécouvert. Le Roi d’Ys a donc fait l’objet d’un enregistrement intégral lors d’une version concert réalisée le 3 février 2023 au Concertgebouw d’Amsterdam, avec l’orchestre national de Hongrie sous la direction de György Vashegyi.
Le CD est sorti en 2024 et le projet scénique de l’Opéra National du Rhin vient couronner cette redécouverte, donnant sa vraie dimension à une œuvre monumentale et ambitieuse.
Lalo avait donc pris sa place parmi les grands compositeurs lyriques français post-wagnériens et si l’influence du maître de Bayreuth est incontestable, notamment dans la continuité du drame lyrique qu’il imposa au genre, le Roi d’Ys s’apparente tout autant et peut-être davantage à la tradition épique du Grand Opéra Français qu’illustrèrent Meyerbeer, Halevy et Berlioz.
De Wagner on reconnaîtra les thèmes de la mer et de la malédiction (et l’on pense souvent au Vaisseau fantôme) mais aussi celui de l’opposition entre deux couples (les gentils et les méchants) illustrée par Lohengrin, ou encore ceux des destructions massives des puissants par le déchaînement des forces de la nature provoquées par la cupidité humaine, thème central du Ring.
Mais là où Wagner compose de grandes masses musicales fusionnées entre les instruments et les voix, Lalo reste davantage dans la tradition de l’opéra français où l’orchestre accompagne les voix, voire établit un passionnant dialogue entre la fosse et le plateau. Le Roi d’Ys est une somme de tableaux qui s’emboitent les uns avec les autres à un rythme soutenu (on est loin des lenteurs wagnériennes), où tous les genres se succèdent : une ouverture symphonique, œuvre à part entière, qui dure dix bonnes minutes annonçant les contrastes de l’œuvre, des scènes lyriques romantiques, des affrontements violents, des cérémonies officielles, religieuses ou militaires, des tempêtes et des naufrages et par-dessus tout, ce fameux final où les flots forcent les barrages et où le massacre des habitants sera stoppé par le sacrifice de celle qui a provoqué le désastre, la fille du Roi d’Ys, Margared.

Les cinq rôles principaux n’exigent pas de moyens exceptionnels à part le respect d’une prosodie française parfaitement adaptée au style musical de Lalo et quelques capacités vocales qui vont parfois au-delà du chanteur strictement lyrique, ce qui est le propre des œuvres de cette période où l’orchestration comprend de nombreux cuivres (dont une palanquée de trompettes) et des percussions qui ne sont pas anecdotiques.
L’air le plus célèbre est celui du ténor, le chevalier Mylio, « Puisqu’on ne peut fléchir… ma bien-aimée » que de nombreux ténors ont mis à leur programme de récital voire d’enregistrements.
Lalo choisit cette légende, dit-on, sous l’influence de sa seconde épouse, la contralto Julie de Marigny, d’origine bretonne pour qui le rôle féminin principal a été écrit. Et c’est le dramaturge Édouard Blau qui écrit le livret, s’inspirant de la légende mais la traitant à sa manière, mettant en scène deux sœurs rivales en amour, toutes deux filles du Roi d’Ys. La première, Margared, est promise à l’ennemi Karnak pour sceller une alliance et garantir la paix. Mais elle est amoureuse, comme sa sœur Rozenn, du chevalier Mylio, disparu en mer qui réapparaîtra fort opportunément.

Margared dénonce son mariage et s’enferme dans une rancœur sans fin quand elle découvre les fiançailles de sa sœur avec celui qu’elle aime. Elle fait alliance avec Karnak pour perdre la ville, provoque l’ouverture des écluses. Les flots anéantissent la moitié des malheureux habitants et son suicide permettra l’arrêt du désastre in extremis.
L’intervention de l’évêque de Quimper, Saint Corentin, comme figure expiatoire à la manière du Commandeur dans Don Giovanni, sera d’ailleurs le symbole du rôle divin dans le sauvetage d’une partie de la ville.
L’œuvre rassemble alors tous les genres, les arias solistes, les duos, les trios, les ensembles, l’intervention fréquente des chœurs pour représenter la foule, celle des cérémonies comme celle des malheurs et les nombreux contrastes de climat assurés par l’orchestre.
Olivier Py n’est jamais aussi bon que lorsqu’il doit illustrer les grandes fresques lyriques de l’opéra français. Il s’associe alors toujours avec Pierre-André Weitz qui conçoit les décors et les costumes et dont on reconnait la passion pour le noir et le blanc, tout comme pour les tournettes, ces dispositifs qui permettent de présenter les différentes facettes des lieux où se déroule le récit, sans user de ces jetés de rideau intempestifs avec arrêt de jeu, qui cassent la dynamique musicale.
Et l’on a là une représentation visuelle impressionnante et complète où l’on verra sur le même support qui pivote régulièrement, les hauts murs de la ville, le dispositif impressionnant des écluses géantes, les arcades du château, les salles de bal ou de cérémonie, la tombe de Corentin momifié, le bateau d’où surgit Melio de retour de mer, un grand phare dont la lumière tournante indispose parfois le spectateur. L’éclairage de Bertrand Killy complète un ensemble esthétiquement particulièrement réussi.
Le fond de scène représente le ciel, les nuages où passent régulièrement de grands oiseaux, goélands, mouettes, flanqué de longues bandes argentées qui montent ou qui descendent symbolisant les flots si proches, si menaçant et finalement totalement envahissant.

Le tout est à la fois réaliste et poétique et créée cette atmosphère propice à pénétrer dans ce monde marin. Les costumes sont globalement sobres, jouant sur le noir des femmes de marin bretonnes, sur le blanc des mariés et des marins, avec çà et là, quelques silhouettes androgynes chères au monde de Py, qui se battent élégamment, manière lutte bretonne ou bagarres de marins ivres, avec au début et à la fin, la représentation d’un scaphandrier.
À l’instar de son Alceste très réussi en 2013 à l’Opéra Garnier, Py use aussi de l’écriture de slogans, à la craie en direct, par Margared qui trace une célèbre citation latine extraite de la Bible, sur le mur de la ville : Abyssus, Abyssum invocat, ce qui signifie « le désastre entraîne le désastre » et qui symbolise parfaitement l’engrenage fatal des destinées des personnages. Mais on aura aussi les banderoles des partisans de Karnak régulièrement brandies lors des affrontements.
La reconversion de Samy Rachid en chef d’orchestre n’appelle que des éloges pour la direction de son premier opéra.
L’ex-violoncelliste du Quatuor Arod s’est vu décerner le deuxième Prix du Concours international de direction d’orchestre de Tokyo en 2021, à peine quelques mois après sa nouvelle prise de fonction. Il a été ensuite nommé chef assistant du prestigieux Boston Symphony Orchestra en 2023 et a été aussitôt très positivement apprécié par la critique, voyant en lui un jeune chef très prometteur.
Il avoue d’ailleurs : « Quand j’ai commencé la musique, c’était pour devenir chef ». Sa rencontre avec l’opéra se fait sous les meilleurs auspices, puisqu’il a choisi une œuvre rare qu’il traite donc à sa manière, en respectant les violents contrastes, capable d’obtenir un divin pianissimo de l’orchestre pour ménager les chanteurs dans les parties intimistes, créateur des multiples émotions que recèle la partition. Sa valorisation des couleurs changeantes et des atmosphères musicales variées qui passent de la fosse au plateau, de chaque pupitre à chaque gosier, est admirable de précision et de beauté. Très inspiré dès l’Ouverture, il donne le meilleur de cette œuvre bigarrée et complexe et l’on se dit qu’il a bien fait de persévérer pour atteindre une telle évolution. Quelques judicieuses spatialisations sont du plus bel effet dans la salle.
On citera notamment les chœurs placés dans les loges situées au-dessus de la scène et sur la scène elle-même pour renforcer l’impression de panique d’une foule désemparée lorsque les écluses cèdent, le ténor arrivant par le balcon de face, l’orgue des scènes en présence du Père Corentin, dont le son arrive des coulisses mais qui semblent par une astuce acoustique, venir de la fosse elle-même.

Un nom à retenir donc avec cette belle expérience à la tête du Chœur de l’Opéra national du Rhin et de l’Orchestre National de Mulhouse qui brillent de mille feux.
Les cinq rôles principaux sont tenus par des chanteurs français dont on reconnait les qualités habituelles de diction qui rendent d’ailleurs les surtitres souvent superflus ce qui est une excellente chose pour un opéra que l’on ne connait pas encore très bien.
L’école de chant française actuelle forment en effet de véritables esthètes de la prosodie, qui participent à leur manière, très active, à la valorisation du patrimoine lyrique dans notre langue. L’on sera globalement un peu plus circonspects sur un chant généralement « lyrique léger » qui peine un peu dans ce répertoire exigeant fin de 19ème siècle où l’orchestre a pris une place beaucoup plus sonore malgré tous les efforts des chefs pour ne pas couvrir les voix. Il nous a un peu manqué, malgré les immenses qualités des interprètes, des grandes voix puissantes à la Clémentine Margaine (pour rester dans le chant français) qui auraient été davantage à leur place dans le rôle très exposé de Margared par exemple, notamment lors de ses épuisantes et magnifiques tirades du final.

Car si l’on doit risquer des comparaisons, Margared est une sorte de Fidès (Le Prophète de Meyerbeer) et la mezzo-soprano Anaïk Morel manque un peu de ce mordant qui lui permettrait de maitriser un vibrato parfois envahissant, résultat d’un timbre malmené par les efforts pour dominer l’orchestre. Malgré ces réserves, on apprécie son investissement impressionnant dans ce rôle difficile de « méchante » que Py ne ménage guère dans la mise en scène et son incarnation de la fille ainée du Roi, dominée finalement par un destin tragique dont elle sera pour partie responsable directe, est impressionnante de justesse et de beauté. Elle sait intelligemment préserver sa voix lors de ses premières interventions pour garantir cette montée en puissance exigée du rôle et l’on croit à sa fureur puis à ses mortels regrets « Fuyez, ces rumeurs confuses, ce sourd gémissement à chaque instant plus fort, c’est la voix de la mort qui approche.».
Julien Henric, que l’on avait découvert et apprécié en Heurtal dans Guercœur sur cette même scène il y a deux ans, est moins sollicité hors du répertoire lyrique qu’il domine très bien et pour lequel il est l’un des jeunes représentants les plus prometteurs. Il nous offre quant à lui quelques grands moments d’émotions, prouvant qu’il maitrise particulièrement bien les pianissimi sublimes de sa partition mais sait aussi donner de la voix et faire montre d’une belle projection aux aigus lumineux, quand la mise en scène le fait « arriver » par le balcon face à la scène pour son premier air, presque a capella, avec un chef qui tourne la tête dans tous les sens pour ne perdre personne de vue. Il triomphe à juste titre dans un rôle-clé qui marquera sa carrière encore débutante ! L’on retiendra en particulier une technique éprouvée au service du beau chant dans son incarnation du fameux « Puisqu’on ne peut fléchir…», déjà nommé.
Lauranne Oliva en Rozenn, se montre parfois également, à l’instar de sa « sœur » de scène, un peu sous-dimensionnée donc forcée de gonfler sa voix ce qui ne va pas sans dommage dans le grain d’un timbre de toute beauté qui perd de temps en temps ses couleurs. L’ensemble reste cependant de très grande tenue et la chanteuse confirme qu’elle est une très belle actrice dont les différentes facettes sont lisibles et convaincantes dans un jeu d’une grande pureté. Elle évite de rendre trop niais un personnage un peu falot à côté de sa tonitruante et entreprenante sœur, en lui conférant une forte personnalité, très solaire et très généreuse.

Le plus adéquat au format vocal requis sera paradoxalement le « méchant », le baryton franco-canadien Jean-Kristof Bouton, qui évite soigneusement toute caricature de son personnage, lui donnant même une dimension humaine émouvante, et dont la voix puissante et large, retentit avec force sur le plateau, marquant profondément la soirée par la justesse de son incarnation et son sinistre « Que sous les flots déchainés par ma main, cette ville maudite ait disparu demain» retentit dans la salle avec la ferveur de la haine.
Le Roi d’Ys de Patrick Bolleire montre certes des signes d’usure d’un timbre désormais un peu grisonnant, mais ces caractéristiques et son aisance sur le plateau, rendent finalement très crédible, voire touchant, ce vieux Roi vaincu par le destin et qui va de désillusion en désillusion.
L’on doit ajouter aux interprètes solistes, deux membres du chœur, le baryton Fabien Gaschy et le ténor Jean-Noël Teyssier, qui incarnent l’un, Saint Corentin et l’autre, Jahel, pour de courtes mais saisissantes interventions.
Après les récentes expériences de la renaissance du Miracle d’Heliane de Korngold dont l’Opéra national du Rhin a assuré la création française, l’on est ravi de pouvoir redécouvrir (et découvrir sur scène) le chef-d’œuvre lyrique de Lalo, morceau de choix de la période post-romantique française.
Opéra National du Rhin, réservations ici.
Visuels : © Klara Beck