En ce début d’année, la soprano a livré un récital pas totalement convaincant. Mais l’amour qu’on a pour elle nous fait nous languir de la voir prochainement de retour à Paris, cette fois dans un opéra complet…
Même pour les sopranos, il y a des jours avec et des jours sans, et ce concert de janvier semble avoir montré Sonya Yoncheva en petite forme. Certes, l’on pense désormais définitive l’altération de ses aigus, marqués d’un vibrato, et l’on comprend qu’elle choisisse des airs qui ne sollicitent pas trop ce registre. Car il y a l’incomparable beauté de ses registres médium et grave qui font aujourd’hui les solides qualités de cette soprano unique. Ceci étant, au-delà d’un choix de séduction vocale constant de sa part et d’une noblesse inaltérée, il y avait, outre les quelques difficultés techniques de l’artiste, comme une voix trop contrôlée et une distance entre elle et son public du jour qui a du mal à se réduire.
La lenteur de la plupart des airs a semblé privilégier une ligne de chant alanguie et ce choix basé sur une forme d’élégance débordante (comme l’étaient ses robes extravagantes) avait pour victimes, la plupart du temps, la dynamique ou la stabilité de la ligne comme dans l’air de Manon « Adieu notre petite table ». Alors bien sûr, cette démonstration de beau son a eu le mérite de faire souvent un bel effet, d’autant que Yoncheva sait parfaitement y faire pour entrer dans la peau des héroïnes qu’elle incarne. Et elle y est parvenue plusieurs fois.

Dans le premier air, on sentait l’artiste tendue, probablement saisie par le trac. Il faut dire que choisir l’air du Villi de Puccini « Se come voi piccina » n’est pas le plus approprié pour une voix en train de se chauffer. Et l’air d’Hérodiade (« Il est doux, Il est bon ») qui a suivi trahissait encore un peu cette tension.
« Donde lieta usci » de La Bohème, puis, en seconde partie, « In quelle trine morbide » de Manon Lescaut ont néanmoins rappelé la parfaite adéquation de l’artiste avec ce Puccini-là. Et cette voix pulpeuse était également un merveilleux vecteur pour la « chanson à la lune » « Mesicku na nebi hlubokem » de Rusalka. Enfin, ce fut un plaisir de voir la soprano promouvoir un compositeur bulgare, Parashkev Hadjiev (1912-1992), en interprétant une scène de son œuvre Albena.
Une chose incontestable ce soir était la qualité du Sofia Philharmonic Orchestra et de ses musiciens (violoncelle et harpe notamment) et la direction de son chef Nayden Todorov. Particulièrement tonique dans « La Tregenda » du Villi, dans l’Ouverture de Carmen, l’orchestre a su se faire voluptueux pour l’Intermezzo de Manon Lescaut et nous faire découvrir une des Danses de Thrace de Petko Staynov (« Rachenitsa »).
Bien sûr, en écrivant ces lignes, on a conscience d’ergoter alors que le public a bruyamment manifesté son plaisir à l’artiste. Compte tenu des excellentes critiques qui ont accueilli ses dernières prestations à l’opéra, cette soirée nous a néanmoins semblé poser le constat que la soprano est de celles qui sont plus à l’aise dans le continuum d’une œuvre complète que dans l’exercice composite d’un récital.
Au moment des bis, après une « Habanera » de Carmen qui était loin d’être indispensable, et un agréable « Non ti scordar di me » (Ernesto de Curtis), un spectateur malotru a exigé, comme on fait sa liste de courses en allant écouter un récital, un « Verdi ». Habile, elle a répondu « J’ai mieux que ça » avant de louer son amour pour Paris et de démarrer « La vie en rose » de Piaf. De quoi achever de nous rappeler que Sonya Yoncheva est une artiste particulièrement attachante qui a encore beaucoup à offrir. Mais après ce récital en demi-teintes, on espère plutôt la voir bientôt nous montrer ses talents d’interprète dans la capitale pour un opéra complet.
Visuel : © Victor Santiago; photo des saluts : PF