Retrouver le chef-d’œuvre de Gounod est toujours un plaisir incomparable et a été, cette fois, une véritable célébration de beau chant français.
De Shakespeare à Gounod en passant par Berlioz, l’histoire de Roméo et Juliette a toujours été inspirante. L’opéra qu’en a tiré Gounod est l’un de ces chefs-d’œuvre (qui eut, au demeurant, un succès immédiat, contrairement au Faust du compositeur) qui opposent l’amour absolu à toute autre forme de contrainte sociale. L’ensemble est baigné dans un contexte marqué par la brutalité de l’époque des deux tourtereaux. D’ailleurs, avant toute action, le chœur d’entrée qui interrompt l’ouverture, avec ses trombones menaçants et ses sombres violoncelles, présente le climat ultra-violent de cette Vérone du Moyen-Âge où rixes et meurtres ponctuaient les rivalités des familles, factions et bandes.
L’Italien Matteo Bandello (1485 – 1560) qui fut l’inspirateur direct de Shakespeare était probablement bien placé pour décrire cette situation délétère. Et Barbier et Carré ont, à juste titre, conservé l’opposition entre cette ultra-violence et l’amour absolu, un amour qui éclate en émotions, mais également en une sexualité poétisée pour les besoins de l’opéra.
Ponctuée des rencontres successives des deux jeunes gens que tout contrarie (et avant tout, la haine ancestrale qui sépare leurs familles), l’intrigue avance progressivement dans le drame pour aboutir à la seule fin logique : la mort. Mais une mort sous le signe d’un amour éternel magnifié par le choix partagé de suivre l’autre vers le trépas.
De la pièce de Shakespeare, Gounod et ses librettistes, Barbier et Carré, ont su conserver le côté intemporel de la folie amoureuse de ces deux jeunes gens, en dépit des conflits de deux clans rivaux, conflits qui peuvent parler en tout temps et à chacun de nous et s’expriment aujourd’hui au quotidien.
La soirée du 19 février a débuté par un hommage de Baptiste Charroing, le directeur général du théâtre des Champs-Élysées au grand José van Dam, tout juste décédé. Puis elle a été dédiée à cette immense interprète de l’opéra français, ce qui s’est d’autant plus justifié tant l’opéra français a été à la fête, les solistes (à une ou deux exceptions relatives près) et les choristes faisant particulièrement honneur à la langue de Molière.
Certes en Juliette, Kathryn Lewek ne possède pas un médium très consistant, mais son entrée avec « Écoutez ! Écoutez ! C’est le son des instruments joyeux » éblouit par son suraigu facile, la volubilité de l’artiste et de sa voix, ce qu’elle confirme immédiatement après dans une idéale valse « Je veux vivre dans ce rêve qui m’enivre », une aisance confondante et une maîtrise absolue des vocalises. À aucun moment l’artiste ne sera ensuite mise en difficultés, mais c’est indiscutablement l’air du poison « Amour, ranime mon courage » qui sera le point d’orgue de sa prestation, un air dans lequel elle s’est lancée à corps perdu, et qu’elle a escaladé en crescendo, sans filet. Le moment a, à juste titre, été accueilli par une immense ovation du public. Il restera, à Kathryn Lewek, pour ses prochaines Juliette de s’attacher à donner une plus grande crédibilité psychologique à son personnage.
Charles Castronovo a, pour sa part, connu un démarrage laborieux, notamment dans la jonction des registres au niveau du médium l’obligeant à forcer ses aigus outre mesure. Son air « Ah lève-toi, soleil ! » n’a guère été plus convaincant, avec une attaque compliquée et une ligne de chant peinant vraiment à s’harmoniser. Ces défauts ont ensuite eu tendance à s’amoindrir dans les moments plus élégiaques (« Ange adorable ») et Castronovo va véritablement briller dans tous les passages en mezza-voce où, plus que sa partenaire, il est parvenu à donner une belle identité à son Roméo. En artiste théâtral chevronné, il a également insufflé toute sa puissance dans les pages hautement dramatiques, tel que le moment de deuil partagé « Ô jour de deuil ô jour de larmes » repris ensuite par les solistes et le chœur, et lorsqu’il s’est retrouvé au chevet de Juliette.

Ceci étant, entre le timbre très clair, la voix ductile, la féminité fragile de Lewek, portant le caractère de la jeune fille et le timbre sombre, la prononciation parfois un peu lourde, la masculinité très virile de Castronovo, l’alliage a, par moments, eu du mal à se faire. Cela n’aura pas empêché les (quatre) duos d’amour d’être de très belle tenue.
De fait, hormis les deux personnages principaux, par moments un peu moins convaincants sur ce plan-là, les autres interprètes (français pour la plupart, mais cela ne suffit toujours pas…) ont porté très haut le chant français.
En tête, par leur talent, figuraient les deux doubles batailleurs et victimes de leur forfanterie, le Tybalt de Léo Vermot-Desroches et le Mercutio de Philippe-Nicolas Martin ; les deux avec leur prestance en scène, l’un avec sa voix de ténor clair qui s’opposait fort justement à celle, plus sombre de Castronovo, l’autre avec son baryton élégant, mais non moins querelleur, et qui a livré une « ballade de la reine Mab » irréprochable.
On a pu constater à quel point, Paul Gay (qui incarna si bien le diable à l’Opéra de Paris dans Faust) a conservé son autorité naturelle en scène et son Frère Laurent a notamment brillé dans le trio « Dieu qui fis l’homme à ton image ! » puis dans son dernier duo avec Juliette.
Si la voix de Marc Barrard est aujourd’hui trop entachée d’un vibrato gênant, il était, en revanche, toujours temps d’admirer la Gertrude impeccable de style de Marie-Ange Todorovitch. Quant à Éléonore Pancrazi dans le rôle travesti de Stephano, elle a délivré son air « Que fais-tu, blanche tourterelle, dans ce nid de vautours » avec facétie et sa très belle voix de mezzo claire.
On louera également le très distingué Duc de Vérone de Julien Ségol, le Grégorio à la voix puissante de Maurel Endong, le très bon Pâris de Yuriy Hadzetskyy et Matthieu Gourlet dans le rôle bien trop court de Frère Jean.
À la tête de l’Orchestre National de France, Clelia Cafiero a mené la barque de cet opéra intense qu’est ce Roméo et Juliette, adoptant à tout moment le bon rythme, de l’allégement essentiel dans les duos d’amour, aux moments élégiaques et aux excès de la scène de duel. Quant aux Chœurs (excellentes formations de l’Université de la Sorbonne et de chambre de Rouen – direction : Frédéric Pineau), ils ont été tout aussi irréprochables, par la diction toujours claire, comme par la cohérence et par l’autorité.
Par la qualité de la distribution (pléthorique), de l’Orchestre et du Chœur, le public parisien a pu (si cela était nécessaire) apprécier à nouveau les incomparables beautés du Roméo et Juliette, ce chef-d’œuvre incontestable de Charles Gounod qui exige pourtant tant. Et ce fut une franche réussite ! Reste à attendre que l’Opéra de Paris remette l’œuvre à son affiche… ou à aller la voir sur d’autres scènes européennes (telles que Rome et Madrid prochainement…).
Visuels : © Tom Gachet