Redécouvrir une œuvre d’un compositeur illustre qui n’est pourtant pas entrée dans la postérité est toujours un exercice intéressant. Et si l’on peut avoir une oreille critique sur les dimensions passéistes du texte, de la musique et de la toile de fond « antique », cette renaissance est l’occasion d’un enregistrement réalisé par l’équipe du Palazzetto Bru Zane qui va permettre aux mélomanes de pouvoir écouter l’œuvre et l’apprécier.
Roma est l’une des dernières œuvres de Jules Massenet. Mais, alors qu’elle a été créée à Monte-Carlo le 17 février 1912, elle s’inscrit cependant plus dans une conception très classique – et parfois pesante – propre au 19e siècle, plutôt que dans les audaces du nouveau 20e siècle.
À la base, la tragédie d’Alexandre Parodi, « Rome vaincue » qui l’a inspirée vit le jour en pleine guerre franco-prussienne de 1870 et le sacrifice de Fausta par amour pour Rome fleurait bon l’exaltation du patriotisme. Parodi écrivit alors « J’ai chanté les Français en chant les Romains ». Ce n’est que plus tard, en 1911, à l’orée d’un autre conflit, celui de la Première Guerre Mondiale, que Massenet, assisté de son librettiste Henri Cain, va se saisir de la pièce pour élaborer donc l’un de ses derniers opéras.
Le compositeur emploie alors un sujet « antique » en continuité d’une mode encore un peu en vogue en ce début de siècle après connu ses heures de gloire avec La vestale (1807) et Norma (1831), et la musique elle-même apparaît comme plutôt passéiste. Dès la monumentale ouverture et avec les nombreuses interventions des chœurs, l’action qui se situe dans le contexte de la guerre entre Rome et l’armée d’Hannibal, a une couleur très martiale. Cela n’empêche néanmoins pas de très beaux moments musicaux, tels que l’introduction orchestrale de l’acte III et l’entrée de Fausta dans son tombeau.
Ce n’est cependant pas sans intérêt que nous redécouvrions cette pièce donnée à Paris après, cette fois encore, comme lors de la création, être passée par Monte-Carlo (et d’y avoir été enregistrée). On y trouve les derniers feux, les accents et sûrement les inquiétudes politiques d’un vieux musicien illustre. Les textes ne sentent pas franchement le modernisme, les airs, duos et interventions des chœurs ne manquent pas d’emphase, mais la partition est riche, ample même, et est justement portée par l’effectif conséquent de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo dirigé avec passion par Diego Ceretta.

Globalement, la distribution réunie par le Théâtre des Champs-Élysées, en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane, se montre à la hauteur, tant au niveau de la diction (avec une petite réserve pour la non-francophone Rachel Willis-Sørensen) que par la qualité du chant. On intègrera dans ce compliment le Chœur de Radio France très bien préparé par Lionel Sow.
Dès son entrée en scène avec « Vous écoutez ce lâche et vous êtes Romains ! », le Fabius Maximus de Tassis Christoyannis prouve une fois encore ses aptitudes dans le répertoire français. Il est notamment poignant lorsqu’il s’adresse à sa fille au début de l’acte IV « Dis-leur qu’ils se trompaient / Dis-leur que tu n’es pas coupable… », puis lorsqu’il réalise que c’est lui qui va devoir faire tomber le glaive sur sa tête. Son « Fille des Fabius ! toi vestale, ô prêtresse » plein de reproches, mais tempéré par l’amour du père, est également très émouvant.
Fabius a une sorte d’alter ego avec le personnage de Lucius Cornelius, l’impérieux souverain pontife, et leurs confrontations sont de très haute tenue. Comme à son habitude, Patrick Bolleire apporte son art de la déclamation dans ce rôle hautain de religieux lorsqu’il fait connaître l’oracle « Du lion africain tu briseras la griffe… » ou lorsqu’il énonce le caractère sacré des Vestales avec « Vesta, c’est la Patrie ! Vesta, c’est le destin ! », une phrase qui, par ailleurs, traverse l’opéra.
Jean-François Borras est un habitué du rôle de Nicias (de Thaïs). Il fait son entrée avec exaltation, puis montre l’ardeur et la noblesse de Lentulus avec son air « Vingt blessures n’ont pu ternir l’ardente flamme ». En amoureux prêt à se sacrifier, il est très émouvant à l’acte III dans l’air « C’est dans ce bois sacré, dans ce bois solitaire / Que nos beaux rêves amoureux… » dans lequel il nous gratifie de très belles demi-teintes. Ce ne sont pas les quelques signes de fatigue perceptibles en fin d’opéra qui auront, par la suite, terni sa prestation.

On sera un peu plus réservé sur les deux rôles féminins principaux. En Posthumia, Julie Robard-Gendre semble vouloir s’inscrire dramatiquement dans les traces de la grande Sarah Bernhardt qui interpréta le rôle à la création de la pièce de Parodi. Ce rôle écrit pour la contralto Lucy Arbell exige un engagement rageur qu’elle a toutefois tendance à exagérer pour prendre des accents véristes qui altèrent la beauté et la justesse du chant. Son air « Pitié ! Pitié ! mais ce n’est point pour elle / Mais pour moi que je prie… » ne manque évidemment pas d’impact (et sera accueilli par des applaudissements nourris), de même que le passage déchirant « Monstre qui, m’arrachant mes entrailles de mère ».
Pour sa part, en Fausta, Rachel Willis-Sørensen apporte son lyrisme et sa sensibilité dans le superbe duo de fin de l’acte III avec Lentulus « Va, tu m’es cher encor ! (…) près de toi mon destin / S’illumine d’une aube blonde », même si, globalement, dans ses interventions, le français devient parfois peu compréhensible. Elle est convaincante à l’acte IV dans le duo avec son père notamment dans le passage « En vos bras, je retrouve une âme de Romaine / D’un pas ferme, je marche au-devant de la peine ! », mais la voix est, par moments, très sollicitée et les aigus sont tendus. Son air « Laisse-moi dans la tombe entrer calme et sereine / Respecte, à cet autel, la Vestale romaine » n’en est pas moins admirable.
Dans le rôle quasi diabolique de Vestapor le Gaulois vengeur, Jérôme Boutillier semble s’amuser comme un petit fou et son « Peuples vaincus, levez la tête ! (…) Deux jours encore et sa colère / Écrasera cette cité ! (…) Ô mes fils ! Quel espoir ! » est exemplaire de férocité.

Enfin, Hélène Carpentier apporte toute sa douceur dans l’air du rêve de Junia accompagné à la flûte « Le soleil se couchait… Sois heureuse à ton tour… », et Aliénor Feix et Clémence Tilquin complètent efficacement la distribution.
Une soirée de découverte donc ! Il ne reste donc plus à ceux qui n’étaient pas de la partie qu’à attendre l’enregistrement sous le label du Palazzetto Bru Zane.
Visuels : © OPMC Alice Blangero