D’une durée de cinquante minutes, la présentation de l’œuvre a permis de découvrir une facette différente du compositeur connu pour ses musiques de films, et d’apprécier l’exécution de Riccardo Frizza et la mise en scène / espace de Vanessa Beecroft.
Il n’est sûrement pas inutile de rappeler qui « fut » Partenope. Pour ce faire, remontons à Ulysse qui, pour échapper au charme des voix des sirènes demanda à être attaché au mât de son navire. Finalement, vaincues par le roi d’Ithaque, les créatures, Partenope, Ligea et Leucosia, se jetèrent à la mer pour mettre fin à leur existence, et leurs corps moitié-femme moitié-oiseau furent emportés par les courants sur la côte Tyrrhénienne pour finir transformées en rocher. Finalement, Partenope atterrit sur l’îlot de Megaride, devenu, dans la Naples moderne, Castel dell’Ovo…. La ville qui porte son nom était née.
Depuis lors, grâce à la sirène à la douce la voix, Naples a été identifiée comme un élément féminin, aussi bien que comme une ville dédiée au chant. Et, naturellement, l’on n’imagine pas meilleur endroit pour célébrer cela, que le Teatro San Carlo, ce temple du belcanto sur le tympan duquel trône justement l’image de la fondatrice ailée (que l’on retrouve aussi sur plusieurs fontaines du centre-ville). D’ailleurs, jusqu’au XIXe siècle, Naples fut considéré comme le principal lieu de créations de musique italienne, et Jean-Jacques Rousseau rendit un hommage mémorable à cette grande tradition musicale dans son Dictionnaire de la musique.
Naples est une ville indissociable de la voix, de la parole et même du bruit, en général. Hans Werner Henze a écrit « La ville a toujours été pleine de bruits mystérieux, de bruits stridents, de sons inquiétants et il semble que tout cela soit lié au chant, qui provient du chant et se jette dans le chant ». Les légendes « parthénopéennes » ont inspiré poètes, écrivains et historiens de la ville ; et, naturellement les musiciens.

Quant à la sirène, elle a été célébrée, notamment aux XVIIe et XVIIIe siècles, sur les scènes d’Europe par Antonio Caldara, Leonardo Vinci, Antonio Vivaldi, Giuseppe Scarlatti, Pietro Metastasio… Elle est devenue l’objet, en 1711, à Mexico – grâce à Manuel de Sumaya, le plus important compositeur mexicain de l’époque coloniale – du premier véritable opéra musical composé sur le continent américain. Georg Friedrich Händel s’en est saisie, présentant la partition de sa Partenope au public londonien en février 1730.
À Naples, la sirène a autant accompagné les Bourbons (à l’occasion du mariage de Ferdinand IV de Bourbon avec Marie-Louise d’Autriche, sur une musique de Adolf Hasse) que le règne de Gioacchino Murat (lors de l’anniversaire du vice-roi et de son épouse Caroline Bonaparte (1811)). Finalement, le 12 janvier 1817, c’est le compositeur allemand Johann Simon Mayr et la légendaire Isabella Colbran qui, par une cantate (Le rêve de Parténope) inaugureront le nouveau Théâtre de San Carlo, qui renaît après un incendie.
Depuis lors, il fallait faire un saut dans le temps pour retrouver la Partenope de Morricone, un opéra en un acte et d’une durée de cinquante minutes (que l’on pourrait assez aisément qualifier d’oratorio). La musique en a été écrite il y a trente ans, sur un livret de Guido Barbieri et Sandro Cappelletto. Et c’est grâce à « Napoli millenaria », l’organisme en charge des festivités du 2500e Anniversaire de la fondation de Neapolis (Naples) qu’a la enfin été créée, le 12 décembre 2025, cette œuvre qui n’avait jamais été jouée du vivant d’Ennio Morricone.

Dans Partenope, Morricone, Cappelletto et Barbieri se sont attachés à relier les matériaux symboliques de la sirène, la matrice d’origine, avec les différents registres artistiques et culturels qui, au fil des siècles, ont marqué et dessiné l’image de Naples. Partenope y apparaît comme une protagoniste (céleste et terrestre) au caractère ambivalent, en équilibre entre sensualité et pureté, et, de ce fait, elle est dédoublée et confiée à deux chanteuses. La voix de Perséphone (mezzo-soprano) est enregistrée et souligne ainsi la distance qui la sépare désormais de Parthénope. Survient également une voix masculine, d’un personnage aussi conteur que poète de rue, qui commente, en langue napolitaine les faits dont il est témoin. Enfin, un chœur de femmes invoque, en langue grecque, la Mère de Naples, leur propre mère.
Si dans le cas de Nino Rota, ses partitions pouvaient être reliées à ses musiques de film (lire ici la critique du Chapeau de paille de Florence), Morricone, lui s’est placé sur le terrain de l’expérimentation et a suivi une voie bien différente.
Dans le programme de scène Riccardo Frizza indique « La construction musicale est basée sur un tétracorde phrygien, un élément archaïque et en même temps fortement caractéristique, que le compositeur développe à travers des sections bien définies, mais organiquement liées entre elles, presque comme s’il s’agissait de tableaux successifs d’un seul flux narratif. ». L’orchestre est constitué d’altos (mais pas de violons), de contrebasses, de deux harpes, de six flûtes, de cuivres, de percussions et d’un chœur de femmes situé dans la fosse. « La vocalité oscille entre l’ancien et le moderne (…), alterne parlé et chanté dans un jeu continu de seuil qui renvoie la duplicité du protagoniste et la nature même du mythe, suspendu entre mot rituel et chant évocateur. »
La singularité de l’entreprise ne fut donc pas pour rien dans la réussite finale de cette excellente initiative de création de cet opéra, d’autant qu’étaient présentes sur scène Jessica Pratt et Maria Agresta (qui incarnaient la double nature de Parténope). Perséphone et Melanio intervenaient grâce aux voix (enregistrées) de Désirée Giove et de Francesco Demuro. La distribution était complétée par Mimmo Borelli en narrateur s’exprimant en napolitain qui était accompagné d’un putipù.

Enfin, les vers de Guido Barbieri et Sandro Cappelletto se sont parfaitement accordés au magnifique travail de Riccardo Frizza en charge de donner de la cohérence à cet attelage singulier. La poésie était assurée sur scène par une série de très beaux tableaux vivants imaginés par Vanessa Beecroft ; des tableaux élégants et conceptuels qui, à côté des chanteuses placées sur le côté de la scène, apportaient une forme de sublimation abstraite et sensuelle de la femme et créature chimérique.
Guido Barbieri et Sandro Cappelletto, les deux librettistes étaient présents au début de la représentation et ont été salués à la hauteur de cet évènement qui a confirmé, une fois encore, Naples dans son statut de ville éternelle du chant.
Visuels : Luciano Romano