L’Opéra de Paris reprend sa géniale de production du premier opéra de John Adams, Nixon in China. Une œuvre qui documente le début de la fin de l’Histoire et qui met en scène la visite du Président Nixon en Chine, en février 1972.
Né de la collaboration entre le compositeur John Adams, la poétesse Alice Goodman et le metteur en scène Peter Sellars qui a soufflé l’idée à Adams, Nixon in China se penche sur « une semaine qui a changé le monde », celle où Richard Nixon et sa femme Pat (interprétés comme en 2023 par les plus élégants Américains : le baryton Thomas Hampson et la soprano Renée Fleming), secondés par l’incontournable Henry Kissinger (Joshua Bloom), arrivent avec Air Force One dans la Chine de Chou En-laï (extraordinaire Xiaohem Zhang) et de Mao Tse-tung (John Matthew Myers). Dans cette reprise, c’est Kent Nagano qui mène l’Orchestre de l’Opéra de Paris dans les méandres de la musique d’Adams que redoublent visuellement des échanges de balles de ping-pong.
L’Occident est en bleu, la Chine en rouge, et la métaphore de la diplomatie de ping-pong se déploie tout au long de la mise en scène époustouflante de l’Argentine Valentina Carrasco. Collaboratrice de longue date de La Fura dels Baus, elle choisit de se démarquer de la version originelle de 1987 de Peter Sellars, en incarnant l’aigle américain et le dragon chinois. Alors que la poésie si prosaïque d’Alice Goodman ancre les costumes élégants et nostalgiques dans un quotidien à la fois cynique, affreux et banal, l’intime des couples de dirigeants et le moment politique crucial que l’opéra documente alternent, entrecoupés par des scènes de foule d’une violence folle. Dans le deuxième tableau, le peuple de Chine enterre littéralement les livres interdits sous les pieds des grands de ce monde, ravis d’être en conférence. Et la mise en abîme du jeu ou de la danse dans le théâtre fonctionne parfaitement pour faire réfléchir à l’opium du peuple.
Les mots butent dans la bouche des hommes (avec autant de répétition au vocal qu’à l’instrumental pour les « news » du premier grand air de Nixon-Hampson, le « book » que tient plus tard Caroline Wattergreen, véritable révélation de ce cast lorsqu’elle incarne l’inflexible compagne de Mao) et, aussi belle soit la scénographie, elle ne manque jamais d’humour. Les courses-poursuites entre Renée Fleming et le dragon chinois n’enlèvent rien à son morceau de bravoure et redonnent un peu d’énergie au milieu des 3h30 d’opéra marqué par un seul entracte. Tandis qu’Adams est encore très influencé par Glass dans ce premier opéra, son néo-tonal se détache volontairement de la grande tradition de la musique européenne pour aller puiser dans des racines plus autochtones américaines. Un parallèle intéressant avec l’intermède (un peu long) qu’il nous est donné de voir sous forme de documentaire portant sur la répression des maîtres de musique qui enseignaient une musique non chinoise pendant la Révolution Culturelle. Au sommet de deux sociétés cruelles et peut-être même impitoyables sur le point de se rencontrer, avec le quotidien des dirigeants, ce que vous voyez est ce que vous avez : des souverains venus de classes moyennes et inférieures qui sentent aussi souffler le vent de l’histoire et qui malgré tout tiennent leur monde en le décrivant avec leurs mots.
Comment croire que de grands adultes si simples ont fait basculer le monde et que leur rencontre a précipité ce que Fukuyama a appelé la « Fin de l’histoire » avec le rétablissement de relations diplomatiques puis économiques de notre « bloc » avec la Chine et la précipitation de la fin de l’URSS ? Les balles de ping-pong pleuvent, les couples dansent eux aussi des danses de salon qui sont plutôt sud-américaines, un certain humour amer surnage, et l’aigle américain pose son aile sur le mutin dragon rouge.
Une production époustouflante, où les voix résonnent fort, la musique d’Adams règne et où l’humour et la beauté s’entremêlent pour nous permettre de prendre d’autant plus au sérieux une visite très documentée et qui sort du pastiche pour devenir une réflexion sur le joug de l’histoire et les ficelles de la condition humaine. Manque peut-être une certaine idée de la notion de responsabilité et de l’action, comme aimait à le rappeler à la même époque Hannah Arendt, mais peut-être que dans l’esprit d’Adams et à l’époque — à la suite du Watergate — de telles notions nous ont-elles aussi abandonnés. Restent les dragons, les aigles et la danse des peuples et de leurs dirigeants.
Visuel : © Vincent Pontet / ONP