Dans une mise en scène passe-partout qui embrouille l’histoire plus qu’il ne la sert, Riccardo Frizza, les solistes et choristes font briller le chef-d’œuvre de jeunesse de Verdi dont la popularité n’est plus à prouver dans la Péninsule.
Lorsque l’on parle de Nabucco, faut-il rappeler que lorsque l’opéra est créé à la Scala en 1842, l’Italie est encore morcelée en plusieurs États, en partie sous domination étrangère (notamment autrichienne) et que le mouvement du Risorgimento est en train de s’affirmer. Avec son histoire qui montre la domination d’une puissance étrangère, la souffrance d’un peuple et son identité partagée, Nabucco devenait une allégorie de la situation politique qui a encore des résonances dans l’Italie contemporaine. Ces éléments persistent dans l’imaginaire collectif italien et le chœur « Va pensiero » qui incarne le peuple de la péninsule reste, aujourd’hui, un véritable moment de partage national. De fait, les représentations au Teatro San Carlo ont, une fois de plus, montré l’attachement presque affectif du public pour cette œuvre.
L’expérience montre qu’il n’est jamais aisé de mettre Nabucco en scène. L’option classique est souvent purement décorative et désuète ; l’option d’actualisation qui met en scène un peuple ou des migrants maltraités n’a pas que des partisans. Andreas Homoki a, lui, choisi de placer l’action à l’époque de Verdi avec un monde (les royaumes italiens suppose-t-on) en train de s’effondrer sous les coups de boutoir de la Révolution, ce qui entraine une lutte pour le pouvoir entre la bourgeoisie et l’aristocratie, et une femme (Abigaille) qui tente de sauver ce qui peut l’être. Mais cette lecture s’avère vite artificielle. L’univers est organisé autour de la couleur verte (couleur associée à certains des anciens royaumes et figurant dans le drapeau du pays) d’un mur tournant et de mouvements des figurants qui frisent souvent le ridicule. Quant au remplacement du poison final par un pistolet, on en cherche encore l’utilité…
Mais, ce qui semble le plus intéresser Homoki, ce sont les liens de parenté entre Nabucco et « ses » filles dont l’une, illégitime, usurpe le pouvoir pour prendre l’ascendant sur son père (qui présente les symptômes d’une santé défaillante) et maintenir le régime, et dont l’autre choisit, non sans difficultés, le camp adverse.
Au final, le propos s’avère confus et il a bien fallu le talent des interprètes pour donner corps à l’histoire.
Avec Nabucco, Ludovic Tézier s’attaquait à l’un des rôles les plus difficiles pour un baryton verdien ; un rôle passionnant psychologiquement exigeant une grande autorité scénique, une tessiture large allant de graves solides à des aigus francs et projetés dans un environnement orchestral souvent dense ; sans compter qu’il faut pouvoir gérer de grands moments à la cadence soutenue…
Son entrée à l’acte I et les premiers échanges avec Abigaille montre que, pour les deux artistes, la voix va être fortement sollicitée. Tézier y affirme d’emblée une présence de scène convaincante. Son air de la folie « « Chi mi toglie il regio scettro ? » au deuxième acte est remarquablement interprété, car l’artiste sait mettre en évidence, vocalement et dramatiquement, toutes les failles du personnage.
Mais, comme il se doit c’est véritablement le grand air (parfaitement accompagné par l’orchestre) qui s’avère le grand moment du baryton. Le récitatif est réalisé sans aucune faiblesse et l’air de transfiguration de Nabucco « Dio di Giuda », dans lequel la voix de Tézier utilise toute l’ampleur de sa voix, atteint des sommets d’émotion. La cabalette enlevée viendra clôturer ce grand moment verdien.

Marina Rebeka, ne peut, bien sûr, affronter la comparaison avec les grandes sopranos dramatiques d’agilité (Dimitrova, Pirozzi) qui ont mis leurs moyens considérables et leurs tessitures larges (allant, rappelons-le, de graves profonds à des suraigus dardés) au service d’Abigaille. En grande belcantiste, elle possède néanmoins une capacité naturelle à vocaliser de manière fluide, un très beau médium et des aigus purs qu’elle utilise à loisir.
Son arrivée est tout à fait impressionnante, y compris dans le bas médium. L’autorité est d’emblée posée. Les aigus sont triomphants.
Mais il est évident que des carences se font sentir dans le récitatif qui débute son grand air avec ce terrible saut de registre de l’aigu au grave que la soprano est en mal de satisfaire. Le cantabile « Anch’io dischiuso un giorno » la montre néanmoins dans des dispositions bien plus irréprochables ; la ligne mélodique est souple, les aigus sont d’une beauté remarquable et le legato est admirable. Même si la soprano est mise à rude épreuve dans la cabalette – « Salgo già del trono aurato », elle assure cette fois crânement les tempi rapides, les sauts d’octave et la violence du propos.

Après ce passage héroïque, Rebeka n’a aucun problème à donner à Abigaille tout le mordant et l’ardeur nécessaires et elle forme avec Ludovic Tézier un couple quasi idéal. Leur remarquable duo de l’acte III porté avec véhémence par les deux interprètes montre l’adéquation parfaite entre le père et sa fille. Et les impressionnantes vocalises ascendantes assurées par la soprano pendant ce duo, sur la phrase « Tale ti rendo, o misero », prouvent, une fois de plus, les talents incontestables de cette belcantiste affirmée qui aurait brillé dans le répertoire des Rossini seria si elle l’avait plus fréquenté.
L’air de la mort enfin « Su me… morente… esanime », parfaitement interprété techniquement, avec un legato parfait et des aigus déchirants montre la déchéance de la princesse et clôture la représentation d’une prodigieuse manière emplie d’émotion.
Le rôle de Zaccaria est particulièrement valorisé dans Nabucco avec 3 airs. Michele Pertusi continue à y défier le temps, non parfois sans marques d’usure de la voix. Celle-ci a du mal à se chauffer au début du « Sperate, o figli ! (…) Come notte a sol fulgente » où elle accuse un vibrato très perceptible. Elle n’en est pas moins spectaculaire et l’usure de la voix restant présente n’enlève rien aux qualités de l’artiste dans le rôle, notamment dans le souci de l’interprétation et d’une diction exemplaire. Le deuxième air « Vieni, o Levita ! (…) Tu sul labbro de’ veggenti » n’est pas moins impressionnant tant il montre l’expérience de l’artiste et sa capacité à transcender ses difficultés. « Del futuro nel bujo discerno… » confirme l’adéquation de l’artiste avec le personnage.
Le rôle d’Ismaël est assuré crânement, mais sans grande subtilité pour ce personnage qui n’en exige guère par Piero Pretti et Cassandre Berthon, en Fenena, s’affirme meilleure dans les ensembles que dans son air où elle rencontre quelques problèmes de justesse.

Dans les petits rôles, on retient le nom de trois jeunes artistes qui ont d’ores et déjà l’étoffe d’affronter Verdi, à savoir Lorenzo Mazzucchelli en grand prêtre, Francesco Domenico Doto en Abdallo et Caterina Marchesini en Anna.
Dès le début, l’Orchestre du Teatro San Carlo avec Riccardo Frizza à sa tête, montre qu’il est particulièrement sur son terrain de prédilection avec Nabucco, énergique et dramatique, rythmé dans la foulée du bel canto, la spécialité du chef. L’ouverture est brillante, chaque instrument (tels les trompettes, la harpe, le hautbois ou le violoncelle solo) est à son affaire lorsqu’il s’agit de donner des couleurs ou de porter de l’émotion comme au moment de la mort d’Abigaille. La magnifique introduction au deuxième air de Zaccaria servie par les cordes, ou l’ampleur du concertato « S’appressan gli’istanti » sont tout autant à mettre au crédit de l’Orchestre et de son chef.
Le chœur est très présent dans l’œuvre, notamment au travers du peuple juif, et il a surtout à son actif une pièce majeure, vocalement éblouissante, mais surtout historiquement très chargée. Y a un morceau plus emblématique pour un formation chorale italienne que le « Va pensiero » du Nabucco de Verdi ? Vecteur de l’unité du pays, la pièce est devenue, avec le temps, pour la plupart des Italiens un élément puissant du patrimoine immatériel et véritable moment de communion. Il est même régulièrement encore un authentique moment d’expression politique. On se souvient du discours mémorable en 2011 de Riccardo Muti contre le massacre de la culture par Berlusconi et qui invita le public à reprendre debout le « Va pensiero » avec le chœur alors que volaient des tracts aux couleurs vert blanc rouge désignant « Riccardo Muti, senatore a vita »…

Ce fut encore ce soir, un magnifique passage, le chœur du San Carlo (direction : Fabrizio Cassi) y ayant été magistral, tout en retenue et en subtilité portée par un son final filé se maintenant jusqu’à l’imperceptible. Mais un public trop froid ce soir n’aura pas su convaincre le chef de bisser le morceau, contrairement à la précédente représentation. Cela ne nous a pas empêché, après une si belle soirée et de si beaux interprètes, d’avoir envie de crier Viva V.E.R.D.I…
Visuels : © Luciano Romano