Si les deux soirées berlinoises précédentes (Le Nez et L’Italienne à Alger) furent de bonnes soirées, celle consacrée au Chevalier à la rose fut en tous points exceptionnelle.
Il y a d’abord cette belle mise en scène signée André Heller, créée en 2020, dont les qualités plastiques sont indéniables. Créé en 1911, l’opéra de Richard Strauss est décidément ancré dans son époque. André Heller a choisi d’imaginer une représentation du Chevalier à la rose qui aurait été donnée en février 1917 par une certaine Marie-Auguste Anne von Thurn und Taxis, amie de Hugo von Hofmannsthal, collaborateur et librettiste fidèle de Richard Strauss. Cette idée d’une recréation, comme si l’opéra était l’art de remettre cent fois sur le métier son ouvrage, intrigue et convainc. En résultent des décors (Xenia Hausner) et des costumes (Arthur Arbesser) décidément de leur temps. Le kitsch viennois (dorures, Klimt, paravent, moulures…) ne dénote pas tant un mauvais goût clinquant que l’esprit d’une époque, le Zeitgeist d’un Empire austro-hongrois en voie de disparition. Sérieuse et appliquée, la mise en scène n’en est pas pour autant rigide voire austère. En témoigne cette parfaite direction d’acteurs où chacun et chacune sait ce qu’il ou elle a à faire, de même que ces saillies humoristiques (lors de l’air du ténor italien du premier acte, les régisseurs plateau arrivent sur scène, comme touchés par cette beauté classique échappée du postromantisme straussien).
Ce qui se passe en fosse est, ne craignons pas les mots, exceptionnel. Christian Thielemman est un chef d’orchestre immense, cela n’est plus à prouver, et particulièrement chez Richard Strauss et Richard Wagner. Dès l’introduction du Chevalier, tous les plans sont travaillés, chaque couleur ressort. La partition de Strauss, d’une richesse folle, en ressort grandie. Il y a ces vents clinquants (notamment les cors) et ces cordes langoureuses. La direction de Thielemann inscrit directement l’opéra de Strauss en héritier direct des valses viennoises, tout en n’empiétant pas sur le modernisme de l’écriture du compositeur qui signe là sont cinquième opéra.
L’un des grands héros de la soirée est aussi le Baron Ochs auf Lerchenau chanté par Peter Rose, un habitué du rôle (il le chantait déjà dans la production du Théâtre des Champs-Élysées de l’an dernier, et dans la dernière production de l’Opéra national de Paris en 2016). Gourmand, joueur, comique, ce Baron est énergique, à la voix tantôt cajoleuse, tantôt colérique.
La Feldmarschallin Fürstin Werdenberg de Julia Kleiter, qu’on avait pu entendre en octobre 2022 à La Monnaie de Bruxelles, est, elle aussi, une grande voix tant les couleurs et les inflexions varient. Si le final du premier acte n’est pas si émouvant, le physique colle parfaitement au rôle. Parfois juvénile, parfois dirigiste, l’Octavian de Patricia Nolz est une mezzo charmante, dont la voix sait charmer le Baron comme la Feldmarschallin. Celle dont elle tombe amoureuse, Sophie, interprétée par Nikola Hillebrand, au timbre frais, sait tout de même tenir tête aux imprécations du Baron. La souplesse de son interprétation et son investissement émeuvent, notamment lors de la scène de la présentation de la rose. Ce quatuor vocal fort talentueux est appuyé par des voix moins présentes sur scène mais tout aussi charmantes (Roman Trekel en père de Sophie, Daniela Köhler en Jungfer Marianne Leitmetzerin, Karl-Michael Ebner en Valzacchi…).
Le Chevalier à la rose, Richard STRAUSS, Staatsoper Unter den Linden (Berlin), représentation du mardi 31 mars 2026. Direction musicale de Christian Thielemann, mise en scène d’André Heller, avec Julia Kleiter, Peter Rose, Patricia Nolz, Roman Trekel, Nikola Hillebrand…
Visuel : © Ruth Walz