La Traviata s’ouvre sur un tableau exceptionnel. Tout y est figé. Le décor est industriel : murs bétonnés, bar traversant, escaliers de fer. La trentaine de personnes immobiles est sublimée par des costumes sexys faits de cuir, de dentelle et de fourrures. La lumière stroboscopique insuffle une ambiance de club sulfureuse : on est au Berghain, célèbre boîte de nuit berlinoise. Soudainement, tout prend vie, animé par la voix de Violetta, interprétée par une Martina Russomanno exceptionnelle. Puis vient la nuit de débauche, de poésie et d’intenses émotions signée Amélie Niermeyer
Opéra en trois actes, La Traviata, créé en 1853, est signée de la patte du célèbre compositeur Giuseppe Verdi. En résonance immédiate avec La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas, cette œuvre est désormais l’un des opéras les plus joués au monde.
Dans cette nouvelle mise en scène, c’est l’urgence de vie et d’amour qui insuffle le battement de cette sublime Traviata que l’on découvre à l’Opéra National du Rhin.
En installant son drame dans une société contemporaine, où sexe(s) et techno habitent le plateau, la réflexion sur la prostitution est mise à nu. Pour créer une Violetta moderne, authentique et forte, la metteuse en scène explique s’être beaucoup documentée au sujet de la condition d’escort girl. Ainsi, Violetta évolue dans un milieu oppressant dont il est difficile de s’extraire des mécanismes d’argent, de drogues et de pouvoir. Malade, elle avance dignement et douloureusement vers une fin fatale, dont la scène témoigne de la modernité de cette nouvelle Traviata.
Dans cette proposition artistique, la jeune femme est victime des hommes autour d’elle : le père d’Alfredo la dénigre tandis qu’Alfredo lui-même, l’homme pour lequel elle laisse fêtes et bordel(s), est incapable de la comprendre réellement. De fait, au lieu de la faire mourir dans les bras d’Alfredo, la metteuse en scène a choisi d’offrir une fin transcendantale au personnage de Violetta : au lieu de s’immobiliser sur son lit de mort, elle est attirée par une lumière qui l’absorbe. L’ombre de son corps, de plus en plus sombre, laisse transparaitre cette idée d’un ailleurs immatériel auquel elle accède tandis que les hommes qui lui ont fait du mal restent à fixer le lit.
Dans l’entretien avec Louis Geisler, Amélie Niermeyer précise : « Je ne voulais pas la faire mourir dans les bras d’Alfredo, car lui et son père ont accéléré sa mort. Je suis persuadée qu’elle aurait pu vivre un peu plus longtemps sans eux : ce qu’ils lui ont fait subir était trop fort pour une personne si malade. »
C’est sur un plateau tournant que se dresse le décor à l’atmosphère libertaire. Le tourbillon infini du décor qui se réinvente, mais ne cesse de revenir aux bétons bruts d’un sous-sol de boîte de nuit, incarne cette fin inéluctable à laquelle Violetta fait face.
Dans une spirale infernale, ses moments de bonheur et d’avenirs sains ne tiennent littéralement qu’à un fil.
Alors que le deuxième acte s’ouvre sur une scène dont le fond est une tenture où apparait une campagne idyllique, rapidement le décor est détruit : tout y est faux, éphémère. Non une réalité, mais un simulacre, le cadre apparaît accroché et être une toile de fond, sans être un décor à par entière. Tous les autres éléments de cette impression de bonheur sont destructibles : les arbres sont faux, poussés à terre tandis que les fauteuils se retrouvent renversés. L’espace de fête, fait de dur, ne cesse de revenir, de manière oppressante, sur le devant de la scène. Signé Tobias Löffler, le jeu de lumière renforce le propos dramatique : des couleurs synthétiques de la fête rose, à la cupidité du vert, en passant par le blanc maladif jusqu’au faisceau blanc dans lequel se fusionne le corps mourant de Violetta, la lumière se fait actrice majeure de cette performance.
De plus, les scènes de groupe font résonner la forme opératique avec puissance dans les costumes sulfureux, de chaînes et de cuirs, créés par Maria-Alice Bahra. Accablant, ce groupe résonne autour de Violetta lorsque celle-ci est seule, mais accompagnée de fantômes.
Au rythme des corps et du chœur, l’Opéra national du Rhin, dirigé par Christophe Koncz, accentue et souligne l’histoire qui se déploie devant nous. En miroir et en contraste, l’orchestre approfondit avec virtuosité et unicité l’intensité dramatique de La Traviata.
Au-delà d’être un simple accompagnateur, l’orchestre tient un rôle narratif majeur. De la légèreté du premier acte au thème funèbre qui ouvre le troisième acte, la richesse de l’orchestre sublime et approfondit le propos. Les états psychologiques et physiques de Violetta résonnent dans toute la salle tandis que les motifs mélodiques font avancer l’intrigue avec finesse et intelligence. « Di quell’amor ch’è palpito », d’abord entonné par Alfredo est chanté plus tard par Violetta, si elle y fait écho, le drame prend un tournant et s’intensifie à ses mots.
De plus, le chef d’orchestre, dans l’entretien avec Camille Lienhard, souligne que l’acoustique de la salle de Strasbourg – qu’il caractérise de sèche – permet cet équilibre harmonieux entre chanteurs et orchestre.
C’est un véritable spectacle vivant qui se déploie sous nos yeux : porté par une interprétation d’une intensité saisissante, l’organicité de La Traviata subjugue le public. Celui-ci applaudit à l’unisson, incapable de s’arrêter avant que le rideau ne tombe après de longues minutes d’ovation.
Un triomphe absolu : la sublime Traviata d’Amélie Niermeyer est à découvrir en Alsace jusqu’au 29 avril.
visuel : ©Klara Beck