La production de Pierre-Emmanuel Rousseau, inaugurée à Rouen en juin 2025, fait le voyage au Teatro Massimo. Elle bénéficie d’une distribution quasi irréprochable menée par la fabuleuse Semiramide de Vasilisa Berzhanskaya.
Les choix du metteur en scène Pierre-Emmanuel Rousseau flirtent rarement avec la tiédeur. Et si, comparé à d’autres livrets de la même époque, celui de Gaetano Rossi est assez linéaire, il marie comme il se doit, meurtres, mensonges, complots et, comme souvent dans le bel canto, un inceste potentiel entre l’héroïne malfaisante et son fils -travesti- pour donner du piment à l’affaire.
La barque est donc déjà assez chargée en termes de tragédie, mais Rousseau force la note puisque Azema – un personnage secondaire vocalement mais important dans l’histoire -, se mue là en ange exterminateur et se charge d’envoyer les survivants putatifs ad patres, à savoir Arsace et Idreno. Cela n’est pas sans provoquer des distorsions entre les propos tenus et l’action telle qu’elle se déroule, notamment lorsqu’Idreno clame son amour pour Azema… qui vient de le poignarder et s’apprête à l’achever.

Cette Semiramide actualisée décrit donc un cycle de violence qui ne peut s’éteindre qu’avec la mort de tous les protagonistes. Par rapport à Rouen, quelques excès de la mise en scène de Pierre-Emmanuel Rousseau ont été nuancés. Assur nous semble notamment un peu moins « accro » à la drogue, mais les interventions de la femme sacrifiée par Semiramide restent néanmoins un peu trop nombreuses (ce qui n’enlève rien au talent et au charisme de l’interprète, Eleonore Guipouy).
Par ailleurs, les liens de son travail avec les inspirations cinématographiques citées par Rousseau (Les prédateurs de Tony Scott, Eyes wide shut de Stanley Kubrick) restent assez nébuleux, si ce n’est par l’alliage suggéré de goût du sang et de relations sexuelles contrariées que partagent les protagonistes.
Cela n’empêche cependant pas le spectacle d’avoir une indéniable puissance due à une progression dramatique particulièrement pertinente, de scènes fortes en scènes fortes. Les relations entre les personnages sont tranchées et le contraste entre la Semiramide dominante, sûre de sa suprématie sexuelle avec son bustier très échancré et ses talons aiguilles, avec l’Arsace blondinet, fagoté comme un premier de la classe et l’Assur (ancien amant ?) avachi et souvent pris dans les brumes de la drogue est judicieux.
Quant aux interventions du fantôme quasi shakespearien du roi – fascinant Francesco Russo couvert de sang et de poudre dorée – , elles ajoutent cette part de sensualité mortifère que l’on peut effectivement rapprocher de l’ambiguïté sexuelle et criminelle des vampires.
Les interventions et l’esthétique du grand prêtre Oroe et des chœurs – et leurs très beaux costumes – s’établissent comme une frontière qui sépare le monde religieux de celui, dépravé et sexualisé, de la cour royale.
La structure musicale de l’admirable chef-d’œuvre seria de Rossini est par certains aspects étonnante, notamment dans la place qui est accordée au rôle-titre, dont le grand air survient après plus d’une heure de musique, et qui, curieusement, ne bénéficie pas d’une grande scène finale.
Cela n’empêche pas le rôle d’être écrasant et d’exiger de l’interprète une grande résistance et une somme de qualités que possédait sans aucun doute Isabella Colbran, la créatrice et muse de Rossini, pour laquelle a été composée une série d’opéras d’une complexité étourdissante (Otello (1816), Armida (1817), Ricciardo e Zoraïde (1818), Mosè in Egitto (1818), Ermione (1819), La donna del lago (1819), Maometto II (1820), Zelmira (1822)) que seules de très grandes interprètes peuvent assurer.

Dans l’histoire de l’opéra (et depuis la « Rossini renaissance »), si d’immenses cantatrices se sont saisies du rôle, (telles, Sutherland, Caballé, Anderson, Gruberova…), il est flagrant que celui-ci a été très souvent porté par des sopranos virtuoses à la voix essentiellement aigue, mais manquant d’assise dans les graves.
En s’attaquant à des rôles « Colbran » – et en leur redonnant probablement leur couleur originale -, Vasilisa Berzhanskaya marque un grand coup (qui ne satisfera peut-être pas les faux puristes enfermés dans une tradition dévoyée, comme on l’a vu constaté dans les débats qui ont surgi pour la Beatrice di Tenda parisienne).
Le parcours de mezzo-soprano de la chanteuse lui assure un magnifique registre médium et grave, et ses aigus sont désormais également faciles. Sa véritable entrée en matière est le « Bel raggio lusinghier » qui arrive tardivement dans la soirée. Néanmoins, c’est dans ce qui suit qu’elle va imposer un leadership réellement impressionnant, et s’affirmer en reine incontestée de la soirée. Sa promesse d’annonce du nom de son époux dans la salle du trône : « Giuri ognunno a’ sommi Dei » s’appuie sur une autorité reposant sur d’impressionnants sauts de registre.
Puis, dans le concertato final de l’acte I, admirablement servi par les solistes et l’orchestre, et alors que le fantôme du roi apparaît, elle s’emploie à alléger sa voix afin de traduire les fragilités de la reine bousculée par les horreurs de son passé. Sans nier les qualités des autres solistes, il est évident que Berzhanskaya mène ensuite la soirée en digne héritière de la Colbran, ce qui nous amène à espérer qu’elle va persévérer dans l’exploration de ce fascinant répertoire.
Chiara Amaru lui assure un répondant à la hauteur du meilleur bel canto rossinien. Sa voix souple est plutôt claire pour le rôle d’Arsace, mais l’ambitus est suffisamment large et les graves naturels. Elle éblouit dans son air d’entrée (« Eccomi alfine in Babilonia (…) Ah ! quel giorno ognor rammento ») tantôt avec un beau legato, tantôt avec des vocalises émises avec une facilité déconcertante. Elle affronte ensuite crânement les duos, notamment avec Assur. Le mariage de sa voix avec celle de Vasilisa Berzhanskaya est particulièrement remarquable, notamment dans les duos « Alle più care immagini », puis « Giorno d’orror ! » dans lesquels les artistes rivalisent de nuances et de variations dans les vocalises.

En Idreno, Maxim Mironov impose une véritable leçon de chant sur les qualités que doit posséder un ténor rossinien dans ce répertoire exigeant. Avec « Là dal Gange a te primiero », introduction du premier trio avec Assur et Oroe, il « annonce la couleur ». Le « Ah dov’è, dov’è il cimento ? » est ensuite tout aussi remarquable, tout comme « La speranza più soave (…) Sì, sperar voglio contento » qui est d’autant moins aisé qu’il doit interpréter les phrases amoureuses destinées à Azema en se tordant de douleur suite au sale coup qu’elle vient de lui infliger.
Les débuts de Mirco Palazzi au début de l’acte I (« Sì, sperate ; sì, esultate ») sont quelque peu douloureux. Si le timbre est séduisant, la voix apparaît là trop pâteuse et les vocalises sont laborieuses ce qui a des conséquences sur leur justesse. Dans le duo avec Semiramide, au début de l’acte II, l’artiste se montre bien meilleur face à une Berzhanskaya souveraine. Enfin, son grand air de la fin (« Deh !… ti ferma… ti placa… perdona…) s’avère vraiment très émouvant.
Pour sa part, Adriano Gramigni impose brillamment sa taille et sa voix imposantes dans le personnage du grand prêtre Oroe, personnage de poids dans l’histoire. L’Azema de Francesca Cucuzza possède une voix très sonore que l’on a, malheureusement, peu l’occasion d’apprécier faute d’air dédié.
La direction de Christopher Franklin apparaît, au début, un peu lourde pour un opéra – certes seria – de Rossini, mais elle s’inscrit finalement dans la logique hyper dramatique décidée par Rousseau, en accord avec les voix qui privilégient le dramatisme sur la virtuosité. S’appuyant sur le très beau groupe d’artistes, il tient fermement le déroulé de cette – très – longue soirée rossinienne. Quant au chœur du Teatro Massimo, il s’est également montré à la hauteur des très belles pages écrites par Rossini.

Semiramide est un chef d’œuvre ! Mais un chef d’œuvre rarement donné, soit par manque d’imagination des directeurs de théâtre, soit en raison de la difficulté à trouver des solistes à la hauteur.
Rouen a eu la bonne idée de commander la production de Pierre-Emmanuel Rousseau, Palerme de la reprendre avec une interprète exceptionnelle, interprète que l’on retrouvera dans Le siège de Corinthe au festival de Pesaro l’été prochain. Un nouvel épisode de la « Rossini renaissance » est en marche, à marquer d’une pierre blanche et à savourer précieusement.
Visuels : © Rosellina Garbo