I Masnadieri, un opéra qui ne porte pas encore la marque des futurs chefs-d’œuvre de Verdi, était programmé en version concert, à l’Opéra de Marseille. Un grand chef d’orchestre, quatre très beaux interprètes et un chœur magnifique sont parvenus à magnifier cette partition de jeunesse du compositeur.
I Masnadieri est un opéra que Verdi composa à Londres en 1847. Promise à l’échec dès la première, en particulier à cause de la sentence définitive de l’influent critique Henry Chorley (« le pire opéra jamais donné au Théâtre de Sa Majesté »), l’œuvre ne s’installa jamais durablement au répertoire des grands théâtres. Notons que la Scala l’a, néanmoins, remis au goût du jour en 2019 dans une production de David McVicar.
Si l’œuvre fût maltraitée, on le doit sans doute principalement à un livret à dormir debout, qui accumule les invraisemblances, manque de corps et d’événements structurants et a du mal à sortir les personnages de la caricature. Elle est pourtant tirée des Brigands, la première pièce de Friedrich von Schiller qui eut un grand retentissement à son époque. Mais l’on sent que Verdi et son librettiste, Andrea Maffei, ne furent guère inspirés par les subtilités de l’œuvre originale, et notamment par cette opposition mortifère de frères tous deux criminels.

Dans la pièce, et dans le livret, Carlo se retrouve, en raison d’une machination de son frère Francesco qui le déteste, orphelin de l’amour de son père. Il va en concevoir une haine à son égard qui le conduira à épouser la cause d’une bande de brigands, et finalement… à tuer son amoureuse. Cette histoire, d’où a du mal à émerger un personnage positif qui ne soit pas une simple victime et qui mène inexorablement vers un dénouement-coup de théâtre mal amené et improbable, n’a sûrement pas aidé pour que l’œuvre soit fêtée par les spectateurs.
Musicalement, I Masnadieri (inauguré quelques mois après Macbeth) ne peut pas, non plus, être considéré comme le plus grand opéra de jeunesse du compositeur. Mais son intérêt réside dans une succession quasi ininterrompue d’airs solo, de duos, de quatuors et d’ensemble… avec pour conséquence de devoir disposer d’une chanteuse et de chanteurs remarquables pour véritablement apprécier l’opéra. Une fois de plus, l’Opéra de Marseille a eu le talent de réunir une telle équipe gagnante.
Les quatre protagonistes sont donc un ténor et un baryton (les deux frères), une soprano et une basse.
Le ténor Antonio Poli possède bien les qualités de ténor lyrique spinto requis pour le personnage de Carlo dont l’écriture s’avère, en quasi permanence, haute et tendue. Pourvu d’une excellente technique, Poli relève le défi de ce rôle de « héros » passionné, voire tourmenté (mais aussi assez invraisemblable et monolithique) pour lequel sont exigées une bonne projection et une endurance importante plus qu’une véritable sensibilité pour ce personnage. Son premier air « O mio castel paterno » suivi de l’éprouvante cabalette « Nell’argilla maledetta » parfaitement enlevée lui vaudra les premiers bravos de la soirée. Il brille ensuite, avec une certaine emphase et un registre aigu assez sollicité dans l’air « Di ladroni attorniato » ainsi que dans les duos.

Face à lui, le frère maléfique, Francesco, est représenté par un Nicola Alaimo au sommet de son art. Sa présence en scène est, sans doute, la plus accomplie du plateau pour une version concert. Au premier acte, il joue à merveille ce rôle où transparait la haine. Il sait également user de toutes les couleurs possibles pour porter les failles de ce cœur complexe et le « plaisir du mal » qu’il dévoile dans son premier air « La sua lampada vitali ».
La grande scène de Francesco au quatrième acte est un moment d’une grande intensité et Nicola Alaimo y montre toute l’étendue de son talent. Vivant littéralement les affres de son personnage torturé, il est impressionnant dans cette quasi-scène de folie (pour une fois, masculine !) qui rejoint celle de Macbeth.
La fiancée, c’est Nino Machaidze qui fait d’abord valoir, avec Amalia, ses qualités indéniables de belcantiste en démarrant sa première scène et l’air « Lo sguardo avea degli angeli » avec une ligne pure et un aigu facile. Le legato est exemplaire et les syllabes détachées de l’air s’accorde avec des aigus ronds. Le très bel air du début du deuxième acte (« Tu del mio Carlo al seno ») où elle est accompagnée par la harpe et fait preuve d’un magnifique contrôle du souffle, s’inscrit dans une veine similaire.
Mais la soprano doit ensuite démontrer qu’elle est aussi armée pour des passages franchement héroïques. La cabalette (« Carlo vive? ») qui suit, prise sur un rythme effréné, avec ses trilles et notes piquées, est impressionnante de maitrise. Elle la terminera à bout de souffle. Cela lui vaudra d’ailleurs un « Stupenda ! » jaillissant du public. Le duo avec Francesco les met sur un pied d‘égalité en termes d’excellence et celui avec Carlo qui inaugure le troisième acte (« Qual mare, qual terra »), avec sa cabalette, sollicite des accents lyriques, voire lyrico-dramatiques qu’elle affronte crânement.

Le superbe quatuor de la fin de l’acte I voit l’arrivée du Massimiliano (le père de Carlo et de Francesco) de Giorgi Manoshvili qui montre la beauté de son timbre et son autorité naturelle dans un rôle de père – alors qu’il ne doit pas être loin d’être le plus jeune du plateau. Après cette scène, on croit le personnage mort. Et par l’une des incongruités du livret, il réapparaît miraculeusement au troisième acte lorsqu’il est libéré par son fils. Le chant de Manoshvili est, dans cette scène de retrouvailles, d’une élégance rare.
L’ensemble des solistes (dont l’excellent Arminio de Carl Gahazarossian) auront été, durant cet après-midi, parfaitement accordés dans le très beau quatuor (« Sul capo mio colpevole ») de la fin de l’acte I ainsi que dans la scène finale de l’opéra.
Le chœur a lui prouvé sa très efficace préparation (direction : Florent Mayet) et son ardeur, dans les scènes d’exaltation des bandits et de la folie dévastatrice de ces brutes qui tapent, hurlent, crient au meurtre et au viol, et exécutent leur danse de mort jusqu’au summum où Carlo, enfermé dans une promesse absurde et auto destructrice, tuera sa propre fiancée.

Non dénuée de très beaux passages, la partition de Verdi a besoin de prendre de la hauteur et il faut un chef capable d’en extraire toutes les subtilités. Paolo Arrivabeni est à son affaire dans ce répertoire verdien précoce – presque archaïque, pourrions-nous dire à l’aune de ce que le compositeur va ensuite produire – et continuation assez logique du bel canto donizettien. Dès l’ouverture et son sublime solo de violoncelle, se reposant sur l’excellent orchestre de l’Opéra de Marseille, il nous emmène sur de très beaux chemins et démontre qu’il peut insuffler de la noblesse à cette partition. Il alternera ensuite avec justesse les quelques rares scènes apaisées avec la vigueur presque guerrière de la plupart des autres.
Remettre à l’ordre du jour une œuvre mineure d’un compositeur majeur n’est jamais sans risques. L’Opéra de Marseille s’est néanmoins engagé dans cette aventure et, au regard des ovations, après les airs comme à la fin de la représentation, il a permis à ces Masnadieri d’être reçus cinq sur cinq par le public.
Visuels : © Christian Dresse