À la Philharmonie de Paris, l’ensemble qui fit redécouvrir la richesse du répertoire baroque donne l’Opéra phare du maître anglais : une soirée musicale parfaite.
Londres, février 1711, Georg Friedrich Haendel offre au public anglais Rinaldo, son premier opéra composé en italien pour la scène britannique. Inspiré d’épisodes extraits de la Gerusalemme liberata de Torquato Tasso, le livret de Giacomo Rossi met en scène le héros Rinaldo, pris dans les griffes de la magicienne Armida, et défendant son honneur entre amour pour la belle Almirena, sortilèges et combats emblématiques de la première croisade. Le livret est à peu près aussi réaliste qu’une telenovela, mais permet de faire vivre aux personnages, et ce faisant au public, des émotions fortes autant que variées.
Dès sa création, Rinaldo séduit et étonne par la richesse contrastée de ses tableaux : courses chevaleresques, mélodies d’une séduction incomparable et une fluidité dramatique qui balaie la dichotomie entre arias virtuoses et récitatifs incisifs. L’œuvre se caractérise par un sens aigu de la dramaturgie musicale – une énergie qui, plus de trois siècles après sa composition, continue d’embraser les scènes.
À la Philharmonie de Paris, cette œuvre est donnée en version de concert par l’ensemble Les Arts Florissants sous la direction de Paul Agnew, offrant, comme toujours, une lecture à la fois profondément respectueuse de l’esprit baroque et résolument vivante. En effet, le choix a été fait de placer les interprètes lyriques non pas devant l’orchestre comme il est de coutume, mais derrière, sur une plateforme surélevée. Cette scénographie permet de mieux comprendre les entrées et sorties des personnages et favorise la lecture de ce livret complexe qui accumule les références historiques (le personnage de Goffredo n’est autre que Godefroy de Bouillon) comme mythologiques avec les Furies venues des Enfers.
Né en 1979 de l’initiative du claveciniste et chef américain naturalisé français William Christie, Les Arts Florissants (les Arts Flo’ pour les intimes) sont aujourd’hui l’un des ensembles baroques les plus emblématiques de la planète musicale. Fondé avec l’ambition de faire renaître la vitalité de la musique des XVIIe et XVIIIe siècles à une époque où celle-ci était encore peu jouée et trop peu connue, l’ensemble s’est imposé comme une référence incontournable tant pour la finesse de ses interprétations que pour son engagement en faveur de l’authenticité stylistique et instrumentale. C’est à cet ensemble et son chef que l’on doit la renaissance sur scène d’œuvres comme Athys de Lully. D’ailleurs le nom même de l’ensemble, Les Arts Florissants, est un hommage à un opéra de Marc-Antoine Charpentier, et symbolise la conviction de ses fondateurs que la musique baroque mérite d’être vivante, incarnée, toujours réinventée.
Aujourd’hui, l’ensemble propose plus de cent trente concerts par an, alliant productions lyriques, concerts et projets pédagogiques ambitieux, tout en restant fidèle à son credo : une interprétation sur instruments d’époque, un souci du détail stylistique, et une liberté d’expression qui refuse la sécheresse de l’érudition pure. Au centre de cette aventure baroque contemporaine se trouve – aux côtés de Christie – Paul Agnew, chanteur et chef d’orchestre britannique. Ce dernier collabore avec l’ensemble depuis les années 1990, a su faire entendre sa voix propre : celle d’un artiste qui connaît les enjeux stylistiques du baroque sur le bout des doigts, mais qui ne cède jamais à la froideur académique. Son approche se nourrit tout autant d’un travail précis en musicologie, en dramaturgie que d’une approche éminemment sensible, presque sensuelle de la musique. Ici, ce travail permet de transformer chaque page d’Haendel en une exploration des affects, des contrastes et des ressorts émotionnels de l’opéra.
Ce soir-là, sous sa baguette, le continuo ne fut jamais un simple accompagnement, mais bien une force vivante ; l’orchestre baroque devient un personnage à part entière de l’œuvre, et le public, attentif, suspendu à chaque phrase, reconnut cette conviction que l’on ressent dès les premières mesures d’une production des Arts Florissants : la musique baroque, loin d’être un vestige, respire, parle, vit. Chaque pupitre montre, bien sûr, une maîtrise parfaite de l’instrument. On ne peut attendre moins d’un tel ensemble. Mais ce qui surprend, et réjouit, c’est aussi la profonde générosité dans l’écoute des autres interprètes et la volonté de faire corps. On ne peut ici citer chacun.e, mais l’on pense toute particulièrement à Sébastien Marq, au flagoletto, et à Marie-Ange Petit aux timbales (quel plaisir on a à l’entendre sur scène faire résonner le tonnerre comme le chant fragile des oiseaux) ou encore l’exceptionnelle interprétation au clavecin de Benoit Hartoin.
L’un des airs les plus célèbres de Haendel, est sans nul doute « Cara sposa » qui cristallise, dès son entrée, l’essence même du personnage de Rinaldo : une ligne vocale d’une pureté presque immaculée qui dit l’élan amoureux avec une simplicité bouleversante, sans pathos inutile. Cet air, comme souvent, dans l’opéra baroque, contient tout un ensemble de sentiments contradictoires : la tendresse, le déchirement de la séparation, la colère contre le destin. Hugh Cutting (Rinaldo) nous a offert ce bijou d’expression avec une clarté de timbre et une subtilité d’inflexion qui captivent : chaque syllabe, chaque nuance semblait réfléchie, retenue un instant dans un souffle, puis offerte. L’émotion naît de cet équilibre délicat entre la ferveur du héros et la finesse d’un phrasé qui ne trahit jamais l’architecture musicale. L’opéra enchaîne les tubes pourrait-on dire. C’est le cas, incontestablement avec l’un des airs les plus poignants du répertoire baroque, « Lascia ch’io pianga » qui transcende la virtuosité pour atteindre une vérité humaine universelle : le désir de liberté, la plainte d’un cœur captif. Interprété par Ana Vieira Leite (Almirena), ce moment a été un sommet du concert : silence presque religieux dans la salle, souffle tenu, legato impeccable, et ce soupçon de fragilité qui rend l’air si bouleversant. On sent dans la voix de la soprano une vibration intérieure, délicate, douloureuse, qui fait que l’on n’écoute plus seulement, mais que l’on ressent. À cette technique vocale de haut vol s’adjoint un beau sens de la théâtralité. D’un geste simple, les mains derrière le dos, comme menottées, elle passe du récital à la représentation. Nous offrant un moment suspendu. C’est d’ailleurs une des grandes qualités de cette soirée : ne jamais oublier que l’œuvre a été pensée, écrite pour la scène. Et surtout à une époque où le théâtre déploie les moyens techniques des machines : envol de dragons grâce à des poulies, par exemple. Cette théâtralité on la retrouve dans un moment d’une grande force : au début du deuxième acte, Goffredo et Rinaldo sont en quête d’un magicien. Mais deux sirènes charment le héros croisé tant et si bien qu’il se détourne de son chemin et va vers le palais de la terrible Armida. Les deux sirènes sont cachées, sur scène, le héros cherche d’où viennent ces voix. Et nous, dans le public également… Ce moment où la frontière entre la scène et la salle s’abat pour se fait continuité est un des moments (pourtant nombreux) les plus enthousiasmants de la soirée.
Haendel, maître des contrastes, confie à Armida l’une de ses pages les plus flamboyantes : « Furie terribili » est un tourbillon orchestral, une manifestation de puissance dramatique où la magie et la fureur deviennent langage. Emöke Baráth, dans le rôle d’Armida, composa ce tumulte avec une aisance stupéfiante : attaques précises, volutes vocales contrôlées, clarté d’articulation. Dans le très beau plissé de sa robe de lamé, elle nous envoûte, tout simplement, et quand elle invoque les terribles furies des Enfers, on pourrait croire voire espérer leur apparition. Tout comme ses camarades de scène, elle incarne son personnage avec une théâtralité mesurée, tenue, mais opérante. Surtout dans ses duos avec Sreten Manojlovic (Argante). Leur couple de méchants de l’opéra est tout simplement un délice, leurs revirements un enchantement. Dans certaines scènes, on se pensait plonger chez le Mozart de Don Giovanni ou des Nozze di Figaro. Le baryton-basse de son timbre plein, velouté, déroute par la méchanceté de son personnage qui entre en dualité, face à sa stature de modèle vénitien : haute stature, sourire entier et bouclettes brunes. Ce contraste saisit, il en joue et l’on ne peine guère à comprendre qu’Armida lui pardonne sa trahison.
Donner Rinaldo à la Philharmonie de Paris n’est pas seulement ressusciter une partition vieille de trois siècles : c’est interroger ce que le baroque a de vivant, d’urgent, de contemporain. Sous la direction inspirée de Paul Agnew, avec la justesse stylistique et l’énergie orchestrale des Arts Florissants et de la distribution vocale, cette soirée fut l’une de ces rares occasions où l’on sent la musique ancienne non comme une relique, mais comme une présence, une parole, un corps en mouvement.
Entre les lignes vocales d’une émotion limpide et les arabesques instrumentales d’une invention sans cesse renouvelée, Rinaldo a retrouvé, le temps d’une soirée, sa vitalité originelle celle d’une musique qui nous émeut encore aujourd’hui, avec une pertinence intacte.
Visuel : Paul Agnew by William Beaucardet