Une mise en scène astucieuse et élégante de Mariame Clément pour un Così fan tutte fort brillamment interprété par les solistes de l’ensemble de l’Opéra de Francfort.
Deux distributions se succèdent au sein de l’ensemble (troupe) de l’opéra de Francfort pour cette nouvelle production.
Les qualités de la première distribution – dont nous connaissons plusieurs de protagonistes en particulier Magnus Dietrich, brillant Siegfried à Bruxelles et Tamino ici même – ont été soulignées par les critiques. Nous ne pouvons que renchérir à propos de l’excellence de la deuxième distribution qui nous a fait l’honneur d’une représentation pétillante et magnifique ce 4 janvier au soir.
On le redira une nouvelle fois : le système des « ensembles » dont l’Allemagne et l’Autriche sont les modèles, est vertueux à plus d’un titre. Il forme des artistes solistes en toute sécurité pour eux dans un cadre familier, exigeant mais collectif, à toutes sortes de rôles qui leur permettront, le cas échéant, de se produire ailleurs avec succès, tout en revenant régulièrement « au bercail », notamment pour des prises de rôles plus audacieuses.
Des artistes français, parmi lesquels on citera Elsa Dreisig, se sont d’ailleurs formés dans ce système avec le succès que l’on connait.
Francfort privilégie toujours sa propre troupe pour l’essentiel du répertoire baroque et mozartien et Cosi fan tutte (ossia La scuola degli amanti), autrement dit « Ainsi font-elles toutes, ou l’école des amants », troisième volet de la collaboration Mozart/Da Ponte (1790), est une formidable école… de chant !
Six rôles y sont distribués, avec des tessitures variées et croisées, une soprano, deux mezzos, un ténor, un baryton, une basse, de nombreux récitatifs et arias célèbres et virtuoses, des duos, quatuor et même un sextuor, autant d’exercices typiques de l’époque pour lesquels Mozart déploie des trésors de complexité mais aussi un livret solide, des dialogues qui font sens et une part comique très bien menée pour cet opéra buffa.
Le thème reste très controversé et la mise en scène assez malaisée. Nos deux amants décident en effet de tester la fidélité de leurs fiancées respectives, deux sœurs, pour relever le défi suggéré par le cynique Alfonso, de tester la fidélité des jeunes femmes. L’invraisemblance des situations tient au fait que les jeunes gens vont feindre de partir à la guerre et revenir déguisés en… Albanais sans que les femmes ne les reconnaissent.
Aucune mise en scène n’a vraiment été capable de traduire cette totale facétie, même si Giorgio Strehler à la fin des années quatre-vingt-dix, avait réussi à grimer suffisamment les jeunes gens pour les rendre très différents, sinon réellement méconnaissables. Mais une part d’interrogation demeure forcément sur le point de savoir si les femmes sont réellement dupes de la supercherie… ce qui ne va pas sans compliquer les choses pour le spectateur.
Mariame Clément décide, quant à elle, d’illustrer le mariage et les inévitables hésitations, tests, expériences qui précèdent l’union, inscrivant cette épreuve piège, dans les étapes qui conduisent à l’engagement.
Les décors de Etienne Pluss, organisent l’ensemble de l’action dans deux salles identiques, haute de plafond, avec verrière au sommet, que sépare un petit sas à multiples portes d’entrée et/ou de sortie.

Quant aux très beaux costumes de Bianca Deigner, ils situent l’histoire dans une période plutôt contemporaine, même si la salle a des allures assez vieillottes. Et leur utilisation variée joue sans cesse sur le contraste entre les deux sœurs comme entre leurs deux fiancés, et les multiples possibilités d’un chassé-croisé très inventif, jouant sur les couleurs noir et blanc, tandis que Despina arbore un tailleur pantalon aux motifs fleuris très voyants, figurant un peu le joker de l’histoire.
Durant l’ouverture, on voit la première salle dans son plus bel apparat, les invités sont très élégants, ils attendent les mariés qui arrivent à leur tour et Fiordiligi s’apprète à apposer sa signature sur le registre quand le temps se fige soudain, chacun s’immobilise dans la pose qu’il avait à l’instant « t » et, soudain, la foule est comme statufiée tandis que les deux sœurs prennent l’air interrogatif de celles qui se demande : est-ce que je fais le bon choix ? Alors le décor coulisse vers la deuxième salle où l’action va commencer. Et l’ensemble de l’opéra se situe dans une sorte de faille temporelle où l’imagination l’emporte sur la réalité, le temps d’une parenthèse enchantée.

Dans les deux salles, qui se substituent l’une à l’autre dans un mouvement latéral, on verra successivement l’organisation d’un mariage à la mairie avec la rangée de chaises des invités, le cocktail apéritif avec des invités entourant les mariés, le dîner avec ses petites tables rondes, la séance « diapositives souvenirs » classique de toute mariage moderne, tandis que l’autre salle sera vide, ou remplie de chaises renversées, ou de tulles déchirées, voire répandus en vagues évoquant une brume matinale ou de fleurs fanées, autant de symboles des affres du chemin que parcourent non seulement ces demoiselles mais aussi leurs amants. Il y a toujours un certain balancement dans les choix de mise en scène, entre ce qui est drôle et ce qui est grave. Ainsi Fiordiligi se dresse sur une table (dans la salle vide), drapée dans son voile de mariée pour affirmer avec force qu’elle restera fidèle « come scoglio », « comme le roc » et comme si elle n’était finalement plus très sûre de sa volonté, elle se prend les pieds dans le tulle en fin de parcours.
Fiordiligi et Dorabella sont subtilement décrites par la mise en scène, l’une toujours en pantalon (chic), l’autre en robe, les deux sœurs ne se ressemblent pas mais finalement ont les mêmes désirs et semblent peu à peu affirmer leurs personnalités et décider elles-mêmes des formes de leur bonheur et de leurs passions. De leurs côtés les amants ne sont-ils pas, pour finir, les victimes de leur propre jeu, apparaissant comme ayant perdu, au-delà de leur pari, beaucoup de leur superbe dans les rapports de domination masculine.
Et, comme la boucle est bouclée, le final verra à nouveau le mariage se dérouler – recommencer là où il s’était arrêté pour cette sorte de parenthèse étonnante – puis les amants virer sans ménagement leurs invités pour deviser entre eux pour le sextuor final.

Chaque geste, grand ou petit, est parfaitement dosé, et cela ne fonctionne qu’avec une troupe aussi talentueuse et concentrée que celle qui évolue sur scène.
On pourra discuter du rapport entre certaines scènes et les didascalies voire les dialogues précis (mais datés !) de Da Ponte, mais il faut reconnaître que l’ensemble est esthétiquement très réussi et suscite régulièrement le rire attendu tout comme les applaudissements de chacun des solistes et des ensembles.
Les personnages de faire-valoir de Don Alfonso et de Despina sont admirablement croqués par la metteure en scène, relançant sans cesse les doutes, les interrogations des deux couples et multipliant les facéties avec talent.

Simone Di Felice qui succède à l’excellent Thomas Guggeis dans la direction musicale, ne manque ni d’allant, ni d’humour dans l’exécution de cette partition alternant comme il se doit, continuo au clavecin et parties orchestrales. Si son ouverture surprend un peu par une modernité excessive des sonorités, par la suite, l’on retrouve bien le talent très particulier de Mozart et l’excitation que produit toujours ce génie des mélodies et de leurs reprises.
En novembre dernier à Francfort, avec des Brigands d’Offenbach, revisités en « Banditen » style opérette bavaroise par Katharina Thoma, nous avions eu déjà le plaisir d’entendre les sopranos Karolina Bengtsson (Sofia) et Elizabeth Reiter (Fiorella), et la mezzo-soprano Kelsey Lauritano (Fragolito). Elles interprètent respectivement Fiordiligi, Despina et Dorabella avec autant de justesse sur le plan scénique que de talent sur le plan vocal. Il y a peu de démonstrations excessives de virtuosité mais plutôt une incarnation recherchée et subtile de chacun des personnages avec leurs spécificités.
Karolina Bengtsson est une Fiordiligi capable de déployer une énergie féroce tout en nous touchant profondément au travers de nuances exprimant ses doutes. Beaucoup plus « sérieuse » en apparence au moins, Kelsey Lauritano cache soigneusement des sentiments complexes qu’elle laisse apparaître par moment dans un chant plus agité tout en déployant un timbre d’une grande luminosité. Quant à Elizabeth Reiter, outre son talent vocal et une voix aux graves de contralto fort séduisants alliés à des aigus lumineux, elle possède une vis comica qui fait merveille notamment dans ses numéros d’imitation où elle change de voix et de style à s’y tromper.
Andrew Kim commence son interprétation de Ferrando assez prudemment sur le plan vocal avant de s’enhardir et de nous offrir progressivement un très beau chant et notamment le fameux « Un’aura amorosa » qui ne manque ni de chaleur ni d’émotion. Le Guglielmo de Sakhiwe Mkosana présente une incarnation assez contrastée et astucieuse, fort intéressante tandis que le Don Alfonso de Sebastian Geyer, à la vocalité légèrement irrégulière lors des premières scènes, s’affirme peu à peu et remplit parfaitement son rôle de pousse-au-crime avec une aisance admirable.
Tous ensemble, ils jouent leurs personnages avec une crédibilité totale, celle dont on a pris l’habitude désormais avec les interprètes de Mozart sur toutes les scènes du monde : jeunesse, vivacité, modernité en faveur d’un véritable théâtre musical.
Et l’Opéra de Francfort assure, par son système, une cohésion d’ensemble tout à fait remarquable, à laquelle s’ajoute les chœurs « maison » (préparé par Álvaro Corral Matute) et les nombreux figurants prévus par la mise en scène.
Une soirée longuement ovationnée par une salle comble qui prouve la vitalité de l’amour de l’opéra outre-Rhin.
Visuels : photos du spectacle © Barbara Aumüller avec une distribution partiellement différente 1 : Teona Todua (Fiordiligi) und Kelsey Lauritano (Dorabella) / 2: Jonas Müller (Guglielmo; in braunem Cordanzug auf dem Tisch kniend) und Ensemble/ 3 : Kelsey Lauritano (Dorabella) und Ensemble/ 4 : Teona Todua (Fiordiligi; oben) und Kelsey Lauritano (Dorabella).
Photos des saluts : séance du 3 janvier 2026, Hélène Adam