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« Eugène Onéguine » à l’Opéra de Paris : la mise en scène est décevante, la musique est à la fête

par Paul Fourier
28.01.2026

Malgré la nouvelle production bien plate, voire ennuyeuse, confiée à Ralph Fiennes et la Tatiana pas vraiment idéale de Ruzan Mantashyan, Semyon Bychkov et l’Orchestre, la distribution et les chœurs servent de bien belle façon la musique de Tchaïkovski.

En 1877, Tchaïkovski a 37 ans et il s’apprête à composer l’un de ses plus grands chefs-d’œuvre. Il a décidé de s’attaquer à « Eugène Onéguine » le roman en vers de Pouchkine et monument de la littérature russe. En travaillant à donner à son livret le format conforme à un opéra, il en profite alors pour déposséder Onéguine de la fonction de personnage principal au profit de Tatiana.

On a dit de l’héroïne qu’elle était, en quelque sorte, la « la Madame Bovary » de l’écrivain en raison notamment de leur attachement commun aux livres qui permet de s’évader de la petite vie ennuyeuse de province. Mais l’on peut également associer la jeune fille au compositeur par leur commune impossibilité d’un amour et un mariage qui les enferme dans un certain conformisme. Peu de temps avant la composition de la partition, Tchaïkovski a épousé Antonina Milukova afin de couper court aux ragots concernant son homosexualité. Cette Tatiana, dédaignée par Onéguine et qui réalise un mariage plus acceptable avec le Prince Grémine est-elle donc une sorte de double de Tchaïkovski ? Cela contribuerait à expliquer une part de mystère que l’on peut ressentir à la vision de cet opéra.

Ralph Fiennes aux commandes de la nouvelle production

Les mises en scène d’Eugène Onéguine à l’Opéra de Paris se suivent (toutes les quinzaines d’années environ), et ne se ressemblent pas. Celle de Willy Decker, créée en 1995, et reprise à quatre reprises, n’a pas laissé un souvenir impérissable. Celle de Dmitri Tcherniakov – importée du Bolchoï à l’Opéra de Paris en 2008 par Gérard Mortier – avait marqué par sa puissance, notamment grâce à une scène de la lettre d’une extraordinaire tension.

 

Confier une mise en scène à un artiste dont ce n’est pas la spécialité n’est jamais sans risque. Ralph Fiennes est considéré comme un grand acteur de cinéma. Ce n’est que justice, car il a servi des films remarquables (Liste de Schindler, Le Patient anglais, The Grand Budapest Hotel, Harry Potter, trois épisodes de James Bond, etc.). À cet impressionnant parcours s’ajoutent les frappantes interprétations théâtrales de celui qui s’est notamment souvent illustré chez Shakespeare.

Cela fait-il de celui qui, dans le programme de salle, reconnaît avec une certaine naïveté sa méconnaissance de l’opéra, la personne idéale pour s’attaquer à ce monument de sentiments et d’ambiguïtés qu’est Eugène Onéguine ? Manifestement non. Fiennes justifie ses décors imprimés et ses arbres par l’attachement de la population russe à sa nature et à ses forêts. Certes ! Mais chez Pouchkine et chez Tchaïkovski, il y a un peu plus que du figuratif. Il y a des sentiments qui jaillissent violemment, il y a des amoureux jaloux qui meurent de leur passion, il y a une femme qui fait son chemin et opte (par dépit ?) pour la vie bourgeoise après s’être fait rabrouer par son premier amour, il y a l’ambiguïté d’une fin qui laisse ouvertes bien des options de choix de vie.

Et ce ne sont pas les décors peinant à différencier les lieux, les tombés de rideaux comme au bon vieux temps, les costumes 1830, les ballets surannés (chorégraphie : Sophie Laplane) et quelques allusions à la domination masculine dans l’ancienne Russie qui peuvent suffire à nous faire ressentir toute la passion de ces âmes qui se mettent parfois à nu. Deux moments clés, la scène de la lettre dans laquelle se démène au mieux la soprano et le duo final ne transmettent guère d’émotion. Et celle qui jaillit lors de l’acte II et de la dispute fatale entre Lenski et Onéguine est plus à mettre au crédit de la musique, de la direction d’orchestre et de l’excellente interprétation des acteurs-chanteurs qu’à la mise en scène.

Finalement restent quelques belles images qui nous interpellent dans une bien faible exploitation du grand plateau de Garnier.

À écouter certaines ovations lors de la Première, on ne doute pas qu’un public probablement lassé des rébus à la mode Bieito (Lire ici notre article sur Siegfried) se laisse séduire par un spectacle aussi superficiel. On sera plus exigeant en pensant que le fabuleux chef-d’œuvre de Tchaïkovski méritait mieux.

Une montée en tension orchestrale

Semyon Bychkov est né à Saint-Pétersbourg. Venir au monde là où se termine Eugène Onéguine était déjà de bon augure. Et il faut avouer que le chef (et bientôt directeur musical de la Maison) n’a pas lui démérité dans la montée en tension du drame qui nous a été servi. L’acte I est presque sage, plutôt chambriste, mais prend véritablement son envol lors de la scène de la lettre. Musicalement, les éléments sont en place ; ils vont s’étoffer lors du deuxième acte (et de la même façon au début du troisième) lorsque la musique de bal, domaine symphonique dans lequel Tchaïkovski excellait, cache derrière l’insouciance, une tension sinon une violence sous-jacente qui éclate et atteint son acmé avec le conflit suicidaire de Lenski et d’Onéguine.

 

Puis ce sera le moment de grâce de l’air de Lenski dans lequel l’interprète, Bogdan Volkov, fait un pas de deux triste en compagnie d’un orchestre avec lequel il semble avoir fusionné. Dans de tels moments, on apprécie d’avoir un chef qui joue d’une telle proximité avec la musique dont il est maître d’œuvre. Le duel, puis l’acte III garderont intacte cette montée en puissance sous le signe de la destruction d’une vie et de l’avenir désormais brouillé d’un homme qui a laissé filer le grand amour et a tué son ami. Indéniablement, le chef doit être crédité d’avoir fait vivre Pouchkine et Tchaïkovski dans le quasi-désert d’une mise en scène ratée et ce, d’autant plus, qu’il était parfaitement secondé par les Chœurs de l’Opéra national de Paris préparés par Ching-Lien Wu.

Lenski chipe la vedette à Tatiana et à Onéguine

S’il est un interprète qui a bouleversé le public, c’est Bogdan Volkov dans le rôle de Lenski. Le volume de voix n’est pas forcément imposant, mais la projection passe la rampe sans problème. Il impressionne déjà au premier acte par sa présence de scène hors du commun, par sa capacité à devenir immédiatement Lesnki, à porter une part de passion voire d’exaltation et, de fait, à annoncer le drame avant le drame. Chaque geste réalisé à l’économie, chaque inflexion de voix, joue juste. Puis ce sera la montée au sublime de son air du deuxième acte ou (en l’absence de mise en scène) il explore le tréfonds de son âme avec une voix d’une sensibilité extrême et des aigus piani, presque falsetto, à donner des frissons. Sous le charme, nous nous sommes demandé si nous avions vu une larme couler sur la joue du beau jeune homme ou si nous avions nous été ensorcelés par son chant de sirène.

Plus rustre, moins sensible ; on sait qu’Onéguine l’est, et Boris Pinkhasovich a de fait, apporté un chant varié dans les limites du monolithisme d’un personnage coincé par l’amidon de son col de veste. Il a su apporter cette forme de distance du personnage, mais moins côtoyer les frontières avec le mépris pour l’héroïne dans le premier acte que l’on ressent dans certaines mises en scène.

Si sa prestation n’a pas toujours été marquée d’une grande émotion, c’est aussi en raison de sa partenaire, Ruzan Mantashyan, Tatiana bonne actrice, mais dont le chant a singulièrement manqué de rondeur, de couleurs et finalement d’impact.

Chez les femmes pourtant, la distribution était exemplaire de la Madame Larina de Susan Graham à la Filipievna d’Elena Zaremba, grande interprète de Tchaïkovski. Il fallait surtout compter avec la Olga de Marvic Monreal et son magnifique timbre sonore de mezzo-soprano, qui ne nous a laissés indifférents dans aucune de ses scènes, ni vocalement ni dramatiquement.

 

En Prince Grémine, Alexander Tsymbalyuk, était dans son terrain d’élection avec sa voix caverneuse, mais néanmoins suffisamment souple et a été salué par une belle ovation à la fin de son air. Peter Bronder n’a pas été loin, avec sa chansonnette en français (« Brillez, brillez toujours belle Ta-ti-a-na ») de nous rappeler Michel Sénéchal, grand Monsieur Triquet devant l’éternel.

Si l’on compte enfin avec les excellents Amin Ahangaran (Zaretski) et Mikhail Silantev (le Lieutenant), on doit reconnaître que la distribution bien imprégnée de culture russo-ukrainienne et appuyée sur l’excellente direction de Bychkov avait tout pour faire briller l’art de Tchaïkovski. Raison de plus pour regretter que le choix d’une mise en scène qui devrait s’inscrire dans la durée n’ait pas été plus pertinent.

Eugène Onéguine à l’Opéra de Paris – Garnier. Réservations

 

Visuels : © Guergana Damianova / OnP