La soprano a, une fois encore, transcendé son rôle dans l’opéra trop délaissé de Puccini, son compositeur de prédilection.
Lorsque le Teatro Regio de Turin avait donné, en 2023, une nouvelle production de La rondine dans la mise de Pierre-Emmanuel Rousseau, nous avions décrit le contexte, à savoir un opéra composé en temps de guerre, dont la première eut lieu dans la bonbonnière de l’Opéra de Monte-Carlo. Nous retrouvons l’œuvre sur la scène de l’Opéra de Zurich, un théâtre certes plus grand que celui des premières représentations, mais encore de taille modeste (il peut accueillir un peu plus de 1000 spectateurs), ce qui convient très bien à cette œuvre relativement intimiste. Le format et la distribution sont quasi identiques que lors de la création du spectacle en 2023.

Comme le dit Christof Loy dans le programme de salle, « Je crois que La Rondine est entre de bonnes mains dans une maison qui a un cadre intime. La pièce vit de nombreux petits gestes et regards, de détails individuels. » Et en effet, c’est que Loy propose, une mise en scène sobre, sans esbroufe, un décor unique qui permet de passer de l’appartement que Rambaldo met à la disposition de Magda, au Café Bullier où, des années auparavant, elle fit la rencontre d’un jeune étudiant dont elle était tombée amoureuse. Puis au troisième acte, ce sera la chambre d’un hôtel sur la Côte d’Azur. Avec le même décor, car finalement, cette comédie amère est, avant tout, un théâtre de personnages.
L’histoire est simple, et, une fois n’est pas coutume – chez Puccini notamment -, personne ne meurt à la fin et, encore moins l’héroïne (ce qui mérite d’être salué). On s’aime et on se quitte, simplement ; peut-être pas pour les bonnes raisons. Cette hirondelle qui vit avec un rêve, le souvenir mélancolique d’un épisode tendre avec un étudiant inconnu, est trop économiquement dépendante pour vivre un amour à crédits.
Pas de victime physique donc, mais des cœurs brisés et des perspectives moroses comme peut en produire la vie. La principale leçon de cette histoire est que l’amour ne peut pas gagner à chaque fois. Et, ce qui est étonnant c’est que le moment de la séparation surclasse dans l’émotion les scènes d’amour qui précèdent.

La fin est surprenante, simple comme le reste, et pourtant d’une incontestable force. Puccini écrivit à son librettiste « J’ai rayé tous les enchevêtrements dramatiques, la conclusion est atteinte très discrètement et silencieusement, sans grand bruit dans l’orchestre. Tout va bien. »
L’histoire est simple et les personnages sont des gens ordinaires à qui les interprètes doivent donner vie par la beauté des mots et de la musique.
D’abord, il y a Prunier, le poète, qui a une relation complice avec Magda et va lui offrir l’occasion de finir sa chanson de Doretta. Ce « second ténor », c’est Juan Francisco Gatell. La voix est séduisante et il sait y apporter toute la délicatesse du personnage. Il lutine Lisette, la domestique, ici Sandra Hamaoui qui, si elle a la voix qui manque un peu de légèreté pour le rôle, n’en propose pas moins un parfait portrait théâtral et coquin.
Ruggero, l’amoureux, c’est Benjamin Bernheim. Au début, comme d’habitude, on est tenté de lui reprocher une certaine froideur, mais cela convient finalement assez bien à ce personnage qui n’a de destin que pour faire exister Magda. Le chant est élégant et le marivaudage avec Magda / Paulette chez Bullier est très plaisant. Le duo d’amour « Bevo al tuo fresco sorriso… » montre les deux interprètes totalement accordés. Puis, à l’acte III, vient l’air « Morire ?… E chi lo sa qual è la vita ! » où Bernheim privilégie le beau chant tout comme, plus loin, avec « Dimmi che vuoi seguirmi alla mia casa ». Le contraste n’en est que plus frappant lorsque vient le temps de la séparation dans laquelle le ténor en phase avec sa partenaire va exploser de révolte devant cette fin annoncée alors que l’amour ne s’est pas dissipé. In fine, c’est cette progression dramatique et vocale, la distance palpable du début qui n’a rendu que plus fort les épanchements de l’épilogue qui fait la force de l’artiste et qui nous aura émus.

Et si l’on faisait le voyage de Zurich, c’était principalement pour entendre Ermonela Jaho, cette Magda, cette « rondine », cette Paulette à ses heures, cette femme pour lequel l’amour passé a disparu comme il est arrivé et que l’amour présent restera comme un rêve plein d’amertume. Dans la chanson de Doretta, elle commence par nous étourdir avec des aigus sublimes dont le vibrato est un atout puissant, d’une pureté à briser le cristal. La faille est présente dans ce petit jeu avec son ami Prunier et, aux premières mesures, elle se paye déjà le luxe de nous faire vibrer. Puis avec « Ore dolci e divine », elle racontera non sans une distance feinte la rencontre avec son mystérieux étudiant. Il y a dans ce passage les mille nuances qui permettent sous l’apparente désinvolture de déceler ce moteur d’une vie, l’amour qui pourrait se réveiller à tout moment, et l’amènera à se déguiser pour paraître chez Bullier. Comme on l’a dit, au second acte, Ruggero et Madga / Paulette vont marivauder avec aisance et la vie commune à venir va aller de soi.
Mais c’est bien sûr, à l’acte III, l’arrivée du doute, l’approche de la séparation qui vont dévoiler la profondeur insondable de l’âme de Magda qui se transforme grâce au talent inouï de la soprano. Cette femme qui, un temps s’est travestie et a oublié les contraintes de sa condition de créature entretenue se métamorphose sous nos yeux. La fin ne sera alors qu’un grand cri de souffrance allié au souci de blesser le moins possible Ruggero. Avec, in fine, un aigu simple et pur, si émouvant pour acter la sortie de scène discrète de cette hirondelle à qui l’amour semble interdit.
La force du spectacle est également venue de l’orchestre admirablement dirigé par Marco Armiliato qui est, avec cette Rondine, et chez Puccini, dans son élément. Le chef fait saillir l’ensemble des beautés de cette musique, intimiste et attentif à ses solistes à tout moment, explosif lorsque la foule de chez Bullier (et le chœur parfait de l’Opéra de Zurich réglé par Alice Lapasin Zorzit) entre en ébullition, sature le niveau sonore de la salle et interloque le public. D’ailleurs, l’on doit relever là le moment de génie de Puccini qui, avec un mouvement d’ensemble, provoque une ovation digne du plus beau des arias solistes…

On n’oubliera personne dans ce spectacle exemplaire, du Rambaldo discret, mais émouvant de Vladimir Stoyanov, des trois bonnes copines sûrement pique-assiette de Thalia Cook-Hansen, Natália Tuznik et Cashlin Oostindië et des autres (Guram Margvelashvili, Tautvydas Slizauskas, Mikayel Sargsyan, Valeriy Murga, Bowen Ding, Sylwia Salamońska-Bączyk, Sandro Howald) sans omettre les talentueux danseurs Dario Rigaglia, Roberta Tallarigo, Pietro Cono Genova, Giusy Fanaro, Marta Allocco et Sina Friedli.
La rondine n’est pas souvent donnée, on se demande toujours pourquoi tant cette musique est belle. Peut-être est-ce parce qu’il faut une « hirondelle » d’exception. Force est de constater que celle de cette soirée zurichoise nous a emmenés avec elle en très haute altitude.
Visuels : © Monika Rittershaus