Le hasard des calendriers de saison d’opéra a permis à I masnadieri de Verdi d’être donné, à une semaine d’intervalle, à Marseille, puis à Madrid. Les options retenues n’étaient pas toujours les mêmes. Mais les représentations se sont avérées de valeur semblable.
Le 8 février, nous étions donc dans la capitale de Provence pour apprécier Nino Machaidze, Nicola Alaimo, Antonio Poli et Giorgi Manoshvili dans cet opéra au livret alambiqué et invraisemblable. La direction était dirigée avec fougue par Paolo Arrivabeni.

Une semaine plus tard, au Teatro Real, le chef d’orchestre, Francesco Lanzillotta, a adopté un rythme moins bien soutenu qu’à Marseille ; sans que l’une ou l’autre des options ne semble finalement préférable, l’un présentant un Verdi tonique rendu avec urgence (y compris dans les airs, laissant parfois les chanteurs à bout de souffle), l’autre laissant s’épanouir les grandes qualités musicales de l’œuvre.
Le seul chanteur commun aux deux représentations était Nicola Alaimo qui s’est, à Madrid, de nouveau avéré au sommet de son art avec son Francesco qui, avec sa scène de la folie, s’est inscrit dans les pas du Macbeth du même Verdi. Même en version concert, même compte tenu des flagrantes incohérences du livret, dès l’air « La sua lampada vitale » et sa cabalette « Tremate, o miseri ! », il a su donner, avec sa prononciation d’une clarté sans pareille, toute la crédibilité, toute la puissance torturée de son personnage. Le duo avec Amalia (« Io t’amo, Amalia ! io t’amo (…) Ti scosta, o mal nato ») à la fin de l’acte II a été d’une tenue exemplaire. Mais c’est son grand air de l’acte IV (« Armata la prima (…) Ogn’ora, passando, d’un nuovo misfatto ») qui a incontestablement représenté le sommet de la soirée ; un moment d’une puissance dramatique surnaturelle, halluciné et hallucinant.

Lisette Oropesa pratique le rôle d’Amalia depuis des années. Elle maîtrise les subtilités de cette héroïne au drôle de destin et sa voix s’épanouit dans les airs les plus lents (comme son air d’entrée « Lo sguardo avea degl’angeli ») dans lesquels elle fait merveille par son très beau médium, ses aigus élégants et son legato exemplaire. C’est donc paradoxal, alors que l’air qui précédait, « Tu del moi Carlo in seno », a été magnifiquement interprété, que le bis lui ait été demandé pour la cabalette « Carlo vive », finalement, moins dans ses cordes, ses aptitudes à la vocalisation belcantiste n’étant pas sa plus grande qualité malgré un soutien de voix irréprochable. Ceci étant la reprise était plus convaincante avec des ornementations intéressantes. Sans s’alarmer outre mesure, on a aussi pu constater que, chez la chanteuse, le registre suraigu est désormais passablement plus compliqué, voire instable, et peine à tenir à la fin des airs.
On doit reconnaître à Piero Pretti un professionnalisme à toute épreuve et une belle musicalité dans un rôle dont il maîtrise toutes les difficultés. Il n’en reste pas moins que sa voix guère séduisante n’a pas permis d’apprécier pleinement son Carlo.
L’autre point fort de la distribution a été la présence d’Alexander Vinogradov dans le rôle de Massimiliano. Comme – le plus jeune – Giorgi Manoshvili, une semaine auparavant, la basse possède la distinction, l’autorité et la voix idéale pour ce type de rôles verdiens qu’il fréquente assidûment. Il a brillé dans ses duos, mais c’est avec « Un ignoto, tre lune or saranno » à l’acte III que l’on a pu pleinement apprécier ses très grandes qualités.
Les excellents Arminio de Alejandro del Cerro et Moser de George Andguladze ont brillé, pour l’un dans la révélation du destin de son père à Carlo, pour l’autre dans le quasi-harcèlement mystique qu’il exerce sur l’âme dérangée de Francesco.

Dirigé par Francesco Lanzillotta, l’Orchestre du Real a fait briller avec éclat cette partition précoce de Verdi, et l’on doit louer l’excellence du violoncelliste, Simon Veis, pour son magnifique solo dans l’ouverture. Quant au chœur du Teatro Real, il a confirmé qu’il est l’un des meilleurs d’Europe, ce qui s’est vérifié dans le très beau passage « Le rube, gli stupri, gl’incendi (…) ».
Il arrive qu’un opéra très peu donné resurgisse au grand bonheur des spectateurs. À une semaine d’intervalle et dans une qualité d’exécution superlative, le public a ainsi pu apprécier deux fois ces Masnadieri rarement exhumés. Une telle concordance permet de saluer la sagacité des directeurs d’Opéra qui nous ont donné ce plaisir.
Visuels : © Javier del Real