Moins directement accessible sans décryptage que pour L’Or du Rhin ou La Walkyrie, la mise en scène de Calixto Bieito n’en est pas moins, pour peu que l’on accepte d’y entrer, une continuation passionnante de la relecture de l’œuvre de Wagner. La direction de Pablo Heras-Casado est passionnante, et la distribution, dominée par l’infaillible Andreas Schager est, une fois de plus, sans faille.
Au fur et à mesure que les épisodes du Ring de Wagner se succèdent à l’Opéra de Paris, le récit préparé par le metteur en scène, Calixto Bieito, prend forme. Mais si, malgré les récriminations (qui se font de plus en rares), ce récit s’avère passionnant, il n’est pas toujours d’une évidente limpidité. Faisons donc le point sur les nouvelles aventures de la saga.
En s’enfonçant dans la forêt, dans La Walkyrie (lire ici), Sieglinde s’était éloignée du Big data de l’empire de Wotan, un empire désormais dévasté par une guerre. Dans ce Siegfried, l’esthétique technologique privilégiée dans les deux premiers épisodes s’efface au profit d’une forêt polluée qui a été « reprogrammée » par le poison qui s’est répandu sur terre, d’une nature sens dessus dessous dans laquelle la gravité ne fonctionne plus, dans laquelle la verticalité n’existe pas, les arbres bougent et tombent du ciel…
Chez Bieito, la forêt wagnérienne n’a pas disparu, elle a juste perdu le sens de son équilibre naturel.
Dans cette forêt, quelques éléments épars d’un passé qui n’est plus (la portière d’une voiture) subsistent et vont servir de terreau à Siegfried pour pouvoir retrouver le véritable ordre des choses telles qu’elles étaient auparavant.
Dans cette forêt donc, un être totalement neuf est donc apparu, Siegfried, le fameux « héros » wagnérien, élevé dans une forêt loin de la civilisation et non corrompu par les actes et vilénies des hommes. Face au monde tel qu’il est devenu, pourri par le Big data, anéanti par la guerre, Siegfried, le « sot » de Wagner, celui qui ne connaît pas la peur, incarne, selon le programme de salle, « l’imprévisible, l’instinctif, le vivant non codé ». Et de lui peut venir la rédemption et le réenchantement du monde, et peut-être même la réconciliation avec l’Humanité – enfin, l’espère-t-on (fin du suspense dans Le Crépuscule des Dieux à venir en septembre).

Si le concept qui se développe petit à petit devant nous est si puissant, car porteur des dérives de notre monde contemporain et des angoisses qu’il peut susciter, il n’est néanmoins, pas toujours aisé, sans mode d’emploi, de suivre les idées du metteur en scène catalan ; notamment dans l’acte I, lorsque la renaissance de l’épée par Siegfried s’avère, particulièrement énigmatique. On croit comprendre que l’épée n’est là que purement symbolique, car ce n’est pas elle qui va terrasser le dragon, mais bien Siegfried lui-même, homme « sot » capable par son ignorance de toutes choses qui n’a nul besoin d’épée de pacotille pour combattre les racines de ce monde perverti. Car lui seul peut, par son innocence, être encore accordé au monde naturel.
Sa révélation après qu’il ait été en contact avec le sang du dragon, un sang somme toute purificateur – Qui le couvrira jusqu’à la fin de la soirée – qui représente pour lui un rite initiatique, lui ouvre le dialogue avec l’Oiseau qui s’avère être la résurgence d’une « communication perdue entre l’homme et le monde naturel ». Cet Oiseau, d’une importance cruciale dans le récit, qui possède « un reste d’intuition au cœur de la machine » fait entendre un écho de l’âge perdu, celui où l’homme pouvait encore dialoguer avec le monde qui l’entoure. Contrairement à la clairvoyance algorithmique mécanique et faussée prodiguée par le Big data (bientôt l’IA ?), la clairvoyance de l’Oiseau, perceptible uniquement par le « sot » ouvre la voie au cheminement de Siegfried pour revenir à des principes où l’humanité pourrait de nouveau vaincre la technologie.
D’ailleurs, s’il est en permanence en demande de savoir qui il est et d’où il vient, cet homme qui n’a pas de mémoire, ce Siegfried qui ne connaît pas le monde qui l’environne, reste d’abord attaché à la robe à fleurs de sa mère qu’il porte comme un talisman. Qui est-il ? Sa mère contaminée par les gaz toxiques aurait-elle subi le sort et les transformations des mutants qu’il croise dans la forêt avant de mourir ?
Finalement, il met en pièces cette robe ainsi que les papiers que possède Mime et qui pourraient le renseigner. Vierge de son passé inconnu dont personne ne veut lui parler, il peut devenir celui qui va représenter un avenir moins sombre. Lorsqu’il sera en contact avec l’anneau, source de tous les désordres. Siegfried n’utilisera pas son pouvoir. Mais lorsqu’il en coiffera Erda, la déesse dépositaire du savoir, il la dérèglera comme on fait bugger un ordinateur.
Bieito parsème sa mise en scène de références cinématographiques. Le « wanderer » au look de Jedi semble un chevalier représentatif d’un passé révolu dont le pouvoir va disparaître sous les coups de boutoir du jeune héros. Et comme dans Walkyrie, le Wotan devenu voyageur a bien conservé ses manières de phallocrate et continue à user de sa violence vis-à-vis de la seule femme qu’il croise ici, à savoir Erda, la mère de Brünnhilde. Mais, face à la puissance de Siegfried, son petit-fils, il bat en retraite, conscient désormais que son pouvoir ne repose plus sur grand-chose.

Quant au dragon qui, selon le programme de salle, « devient la métaphore d’un système de surveillance qui accumule les données personnelles », il prend l’habit et le masque d’un personnage ressemblant au « lapin » Franck qui, dans le film fantastique Donnie Darko, annonce la fin du monde au personnage principal.
La scène finale est incroyablement belle. Car il faut bien sortir de la forêt pour se diriger vers l’endroit où Wotan a emprisonné Brünnhilde à la merci du prédateur. De feu, point. À l’inverse, c’est la glace qui a figé l’ancienne Walkyrie. Elle et Siegfried vont entrer en contact, mais tous deux ont un combat à mener avant de parvenir à l’amour ; elle d’abandonner son statut de vierge demi-déesse ; lui avec son apparence de crucifié ensanglanté d’apprivoiser la peur qu’il ne connait pas et l’empoigne avec l’irruption de l’amour et du désir. Ce double combat dans laquelle c’est elle qui se saisit désormais de l’épée clôture ce troisième épisode en beauté et ouvre bien des hypothèses pour Le Crépuscule des Dieux à venir.
Avec Siegfried, Wagner a écrit un rôle surhumain, par la présence en scène, par la voix et la tessiture rarement épargnées. Avec le rôle de Tristan du même Wagner (mais probablement en pire, Tristan n’était rudement mis à l’épreuve que dans l’acte III de l’opéra), nous touchons là aux extrêmes en termes de rôle lyrique masculin.
Il existe aujourd’hui un ténor qui évolue avec toute l’innocence et la bravoure de son héros, c’est Andreas Schager. Il transcende le rôle et impressionne vocalement et dramatiquement. Lancé à toute allure, assumant les excès de scène qui le transforme en en mendiant ensanglanté pendant une bonne moitié de la soirée, il ne baisse jamais la garde et stupéfait par sa vaillance et sa présence. Il faudra juste un petit couac en fin de première partie pour nous rappeler que ce héros-là, s’il se montre infaillible, obéit tout de même aux principes édictés par Bieito, à savoir que, tout surhumain que l’on puisse paraître, l’humain et ses petites faiblesses peuvent heureusement poindre à tout moment. Et le monologue final alors qu’il approche de Brünnhilde est d’une force et d’une beauté stupéfiante. C’est incontestable, sans Schager, l’extraordinaire, ce Siegfried n’aurait pas un tel impact.
Brünnhilde avait longuement occupé l’attention dans La Walkyrie. Dans Siegfried, elle doit attendre que le héros parvienne au lieu où Wotan l’a endormie pour réapparaitre à l’acte III. Pour la soprano, se retrouver face à Schager, le vaillant, n’était sûrement pas le moindre des défis. Elle a affronté la scène avec ses armes, avec une ligne de chant par moments mise à l’épreuve dans les duos, mais avec des aigus lui permettant de prouver son statut de demi-déesse déchue. Présente seulement une trentaine de minutes de la soirée, de son réveil lumineux d’une voix pleine (« Heil dir, Sonne ! Heil dir, Licht ! » « Gloire à toi, soleil ! Gloire à toi, lumière !) à la fin ardente, elle a affirmé la puissance d’une Brünnhilde qui n’hésite pas à entrer avec gourmandise dans le personnage si bien caractérisé que Bieito lui a forgé sur mesure.

Schager-Wilson, ces deux-là ont offert au public la plus belle des fins, ambiguë ; douceur et affrontement ; amour et rejet ; abandon finalement, un final teinté de menaces comme de promesses. Les deux artistes ont été accueilli.e.s par une immense ovation et ce ne fut que justice.
Dans La Walkyrie, la valse des titulaires de Wotan nous avait offert le beau cadeau de la prestation de Maltman. Devenu voyageur, le roi des Dieux est, dans Siegfried interprété par Derek Welton qui s’est affirmé différent, mais tout autant convaincant par un beau phrasé, la voix d’un beau métal et le jeu d’une puissance incarnée par sa fière stature. Il a ainsi porté les affres d’une fin de règne où son personnage persévère dans l’intrigue, veut continuer à tout contrôler, notamment le héros, et violente toujours pathétiquement les femmes qui lui résistent, mais s’incline devant l’autorité masculine. C’est certain, depuis un Or du Rhin plus contestable, Paris est gâté avec ses Wotan.
Dans Siegfried, s’il est un personnage fourbe, malfaisant et important, c’est Mime. En « faux père » du héros qui ne lui veut pas que du bien, Gerhard Siegel en complet veston, tirant sa valise dans laquelle il a chipé tout ce qu’il pouvait, ne montre pas le côté vipérin que certains interprètes peuvent y mettre. Il est néanmoins en phase avec la mise en scène, solide vocalement et tout à fait en adéquation avec son personnage.

Dans le gang des méchants, Brian Mulligan n’est pas en reste en pendant malfaisant de Mime, et Mika Kares offre sa voix profonde au géant Fafner. Quant à la Erda peut-être un peu légère de Marie-Nicole Lemieux qui n’est pas une alto, elle n’en est pas moins tout à fait à sa place tant sa présence dramatique et son duo tout en rapport de force et ironie contenue sont passionnants. L’image qui la voit, maternelle, assister au retour de sa fille, est très belle. Enfin, on ne peut que couvrir de louanges l’Oiseau lumineux de Ilanah Lobel-Torres qui s’offre en prime un survol de canari jaune au-dessus de la scène de Bastille.
Il n’aura pas toujours été dit que l’Orchestre de l’Opéra de Paris soit chez Wagner dans sa zone de confort. Mais la patience et l’expérience de Pablo Heras-Casado font petit à petit leur œuvre, et après une Walkyrie qui n’avait cessé de s’améliorer pendant le cycle de représentations, ce Siegfried s’est avéré proche de la perfection, par la précision et la maîtrise de la qualité de l’ensemble, par l’adéquation des rythmes, par le mariage idéal avec les voix.
Ce Ring parisien continue de-ci de-là à susciter le débat. Mais lorsque que l’on constate qu’à Paris, après 5h15 de Wagner, le public est enthousiaste et se fend, chose pas si commune, d’une standing ovation, il s’affirme, d’ores et déjà, comme un évènement.