L’opéra de Dukas a bénéficié d’une très belle production, d’une distribution et d’une direction de haut niveau. Il reste que Àlex Ollé s’est laissé aller à tirer l’histoire vers une logique faussement féministe, contestable, et en contradiction avec le propos énigmatique de Maeterlinck.
Ariane et Barbe-Bleue est un opéra (« conte musical »), en trois actes, composé par Paul Dukas entre 1899 et 1906 sur un livret de Maurice Maeterlinck. Il a été créé le 10 mai 1907 à l’Opéra-Comique de Paris et s’y est maintenu jusqu’en 1927. Il a ensuite été repris, en 1935, à l’Opéra de Paris, avec Germaine Lubin. En 1975, sous l’ère Liebermann, une nouvelle production (avec Grace Bumbry) ne sera pas restée longtemps à l’affiche, et la dernière production parisienne du XXe siècle a été donnée, en 1991, au théâtre du Châtelet avec Françoise Pollet et Gabriel Bacquier. L’opéra est ensuite revenu, en 2007, à l’Opéra national de Paris, avec Deborah Polaski. Depuis lors, Ariane et Barbe-Bleue a été à l’honneur de plusieurs scènes françaises comme Nancy, Dijon, Toulouse et Lyon (dans la mise en scène de Alex Ollé pour cette dernière). L’opéra de Dukas revit aujourd’hui, grâce au talent du directeur artistique du Teatro Real, dans la capitale espagnole.
Il y a dans cette histoire imaginée par Maeterlinck, d’après le conte de Perrault, une part de mystère. Contrairement à l’opéra de Bartók, le personnage de Barbe-Bleue n’apparaît que très peu et l’intrigue est surtout centrée sur le rapport des femmes entre elles et sur la singularité d’Ariane au milieu d’elles. La relation entre les femmes déjà emprisonnées et leur « bourreau » est ambiguë.
Dukas a dit : « Personne ne veut être délivré. La délivrance coûte cher parce qu’elle est l’inconnu, et que l’homme (et la femme) préférera toujours un esclavage » familier » à cette incertitude redoutable qui fait tout le poids du » fardeau de la liberté » ». Effectivement, lorsqu’à la fin de l’opéra, Ariane propose aux autres femmes de partir, celles-ci refusent tour à tour.

Cette ambiguïté fait cependant défaut dans la mise en scène d’Àlex Ollé, car une scène vient en contradiction avec l’attachement singulier qu’éprouvent les femmes à l’égard de Barbe-Bleue. Alors que ce dernier vient d’être capturé par les paysans et que, dans le livret, elles sont censées lui prodiguer des soins pleins de tendresse, la mise en scène nous montre des femmes qui le malmènent puis, se repassant un poignard, hésite à le tuer. Ce faisant, Àlex Ollé nous dit que les femmes victimes doivent finalement réagir tel que nous le souhaiterions après #metoo (réagir par la violence en fait) et non selon l’ambivalence de la volonté initiale du compositeur. Bien sûr, rien n’empêche de questionner 120 ans Dukas et Maeterlinck, mais l’exercice apparaît là plutôt artificiel.

C’est fort dommage, car, par ailleurs, la mise en scène est magnifique visuellement. Le spectacle démarre par une vidéo de Barbe-Bleue et d’Ariane approchant en voiture du château, des images proches de ce que Katie Mitchell avait réalisées pour l’opéra de Bartók en 2020 à Munich. Puis après la pénombre d’un labyrinthe dans lequel Ariane et la nourrice déambulent au milieu des ombres, le décor s’élève subitement pour faire apparaître une sorte de salle de bal dans laquelle les jeux de lumières vont accompagner les variations de la musique de Dukas et les relations intimes des femmes entre elles. Au milieu de cette salle, une pyramide de tables va servir de refuge aux femmes et symboliser l’ascension vers ma lumière ; des femmes dont les relations semblent parfois aller au-delà de la simple sororité.
Par sa conception, la mise en scène présente néanmoins un problème de perception pour le public, car les tulles employés pour séparer le labyrinthe et la salle sont préjudiciables à la projection des voix, d’autant que, hormis pour Ariane (Paula Murrihy) et Sélysette (Aude Extremo), la diction est loin d’être parfaite.
Artistiquement, la production est quasi-irréprochable. Si l’on met donc de côté une prononciation du français assez aléatoire, le groupe des femmes est excellent. Aude Extrémo, Jaquelina Livieri, Maria Miró, Renée Rapier, Raquel Villarejo Hervás portent, en collectif, toute la palette de voix féminines possibles correspondant aux caractères plus ou moins combatifs, plus ou moins craintifs, de leurs personnages. Le choix du rôle de la nourrice confié à Silvia Tro Santafé ne s’avère problématique que par sa mauvaise diction.

Le bel engagement de Paula Murrihy dans le rôle d’Ariane permet de faire abstraction que pour un rôle extrêmement lourd, elle ne possède malgré tout pas la tessiture de haut mezzo dramatique requis. Elle n’en délivre pas moins, par sa présence de scène et sa solidité, une prestation de très haut niveau. Quant au Barbe-Bleue de Gianluca Buratto, réduit à un petit rôle vocal, mais dramatiquement plus consistant puisqu’il doit endurer les vexations des femmes, il est parfaitement idoine.
Enfin, la direction de Pinchas Steinberg s’accorde avec la riche orchestration de coloriste de Paul Dukas et a su faire jaillir les moments saillants de cette très belle partition, d’autant que l’Orchestre et le Chœur du Teatro Real (direction : José Luis Basso) sont irréprochables. Malgré donc les quelques défauts la mise en scène, on savoure le plaisir de la renaissance de cette œuvre magnifique (en coproduction avec l’Opéra de Lyon).
Visuels : © Javier del Real