Selon qui chante Molière, ou qui déclame ses vers, on s’écrit « c’est classique », on s’exclame « c’est la classe » ou on soupire « c’est classiste ». Au Théâtre Antoine, le jeune metteur en scène Tigran Mekhitarian parvient avec finesse à déjouer le dernier point en proposant une nouvelle pièce pleine de fraîcheur, à la fois fidèle au texte et replacée dans un contexte actuel. C’est Molière, bébé.
Metteur en scène dans la trentaine, Tigran Mekhitarian est un grand amoureux des textes de l’auteur favori du roi Louis XIV. Après avoir joué et revisité L’Avare, Les Fourberies de Scapin, Dom Juan et Le Malade Imaginaire, il s’attaque cette fois-ci au Misanthrope en faisant d’Alceste un mec des banlieues confronté à l’hypocrisie du monde bourgeois. Éternel solitaire, méfiant à l’égard de l’humanité entière, il est confronté à son propre amour pour Célimène, une jeune veuve coquette et mondaine. Aux côtés de ses sept comédien.nes, Tigran interprète lui-même Alceste dans une sorte de mise en abyme, et se mue en metteur en scène qui ne croit pas en la sincérité des hommes et rejette les éloges et les belles paroles.
Si Tigran Mekhitarian respecte le texte, il en accentue l’intensité et le modernise en le slamant à l’aide d’un phrasé rythmé. Les alexandrins de Molière se muent en un rap appuyé par des mouvements de mains qui reprennent les gestuelles actuelles. Des intermèdes chorégraphiques de hip-hop ou musicaux de rap viennent scander le texte originel, par ailleurs parfois entrecoupé par des expressions argotiques.
On pourrait parler de la pièce de Tigran Mekhitarian comme d’un service rendu au plus grand dramaturge français du siècle classique. En faisant d’Alceste un personnage contemporain ayant perdu toute foi en l’humanité, le metteur en scène nous invite à regarder les œuvres classiques non comme des antiquités ayant perdu leur éclat, mais comme des objets artistiques dont les thèmes résonnent toujours avec l’actualité.
Bien sûr – et à ce titre, le personnage de Célimène suffit à penser que Molière n’était pas un grand féministe – la trahison amoureuse ou amicale trouvent toujours une place à se faire aux côtés de sujets plus existentiels comme la désillusion ou l’impossibilité du langage, qui n’ont rien perdu de leur importance. Bien au contraire, les mots de Molière trouvent une résonance nouvelle avec le phrasé tantôt posé, tantôt haché d’Alceste.
De la même manière, Tigran Mekhitarian fait un bel hommage au rap et au langage populaire en le hissant jusqu’au français le plus classique, cette fameuse langue de Molière dont certain.es se disent les porte-paroles pour mieux critiquer tout métissage linguistique, usage argotique ou écriture inclusive (oups…). Mais le français va très bien, merci.
Des amoureux.ses du classique jusqu’aux amateur.ices de rap, Tigran Mekhitarian fait en sorte que tout le monde s’y retrouve. Le langage le plus consacré rejoint l’argot et le phrasé des rues dans ce spectacle qui réussit à faire honneur aux deux, en brouillant les frontières entre la dite «haute» culture et la culture populaire.
Molière, mes ami.es, c’est du rythme et de la répartie. Le rap, c’est de la poésie.
Le Misanthrope, de Tigran Mekhitarian est présenté du 18 mars au 10 mai au Théâtre Antoine (PARIS, 10e). Du mercredi au samedi à 19h. Lien vers les réservations à retrouver ici.
Visuel principal © Affiche du spectacle