Habitué du Théâtre des Abbesses, à Paris depuis 2019, Adi Boutrous, s’est fait connaitre avec « We love arabs », un duo avec l’israélien Hillel Kogan. Depuis la Biennale de la danse de Lyon où il a été repéré avec son sublime duo It’s Always Here, il tisse aux grés de ses créations le canevas de l’identité humaine. Cet artiste puise dans l’acrobatie et la break dance son écriture singulière. Nature of a fall le conduit vers une danse plus performative. Chaque mouvement est un glissement, une façon de se présenter au monde dans une complexité, un magma, une composition kaléidoscopique du déplacement, centré sur le floorwork.
Chaque tableau est un assemblage de corps, de répétitions, d’arrachements, rapprochements, de déséquilibre, de tension-détente, de liens qui se délitent, se tendent autant qu’ils sont le dernier rempart avant la chute dans l’abime. La gravité est convoqué dans le corps sans la gravité du pathos.
Chaque être humain porte en lui une dualité, un ying et un yang, un coté lumineux et un « dark », une humanité et une pulsion de destruction. Les infos qui défilent sur nos écrans actuellement ne font qu’illustrer cette coexistence, non pas du bien et du mal mais d’une quête d’apaisement qui s’oppose à une flambée de conflits.
Devons-nous nous battre pour préserver ce qui peut être encore sauvé ? Ou participer à l’embrasement des révolutions, aux chutes pour en faire le terreau d’un monde nouveau où poussera de nouveau espoir ? Six danseurs au plateau se font partielle réponse.
Dans One more thing, il était question d’une lutte quasi charnelle qui dans un ballet homo-érotique abordait le sujet épineux de la masculinité. Oscillant entre fraternité et virilité une dyade persistait. Dans Nature of a fall la dualité se situe entre tendresse et violence. Au son attendus de musiques saturées, au bruit de balles qui sifflent, de mortier, de cris d’horreur se substitue le seul son du souffle du vent. Un élément qui emporte, tel le temps, qui pousse vers l’avant comme la vie.
Sur le plateau nu, un animal multiple style centaure de chez Picasso, fait son entrée, un autre lui succède, est-ce un double ? Une entrée de deux parties qui identiques au départ vont se battre continuellement pour un territoire, une entité, un droit au sol.
Une grande boucle de mouvements s’enchaine dévoilant des images qui soit trop lisibles, soit sans progression. Des pyramides humaines, des corps qui se prolongent par l’ajout d’autres membres, d’autres visages, d’autres parties de corps tronqués. Le glissement et la bascule. Se marcher dessus pour avancer. S’unir pour passer des moments critiques, pour franchir des frontières. Se faire transporter au propre comme au figuré. Se trouver-retrouver. Tomber-se relever. Des étreintes érotiques, des imbrications volontaires ou subies, des corps sur lequel on passe sans n’y voir aucun mal. Le corps est un support d’où l’on peut se hisser. Les corps entre eux soutiennent le poids du groupe, du monde. Des chansons douces ou qui disent « i love you » masque les tragédies. Dans la veine de « Chiens » de Lorraine de Sagazan la mise à distance se fait par la douceur, un nécessaire baume comme un écran télévisuel qui marque la distance, le réel non palpable.
Un schéma chorégraphique très esthétique et parfait mais qui ne se réinvente pas, à l’image du monde qui reproduit inlassablement ses pires travers. Comme un conflit qui s’enlise dans la rengaine des reproches et des promesses non tenues alimentés par les ascensions réciproques de violence. Une situation sans issus. Et qui pourtant perdure depuis des millénaires et sort du cadre du conflit israélo-palestinien. Une boucle universelle, intemporelle.
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