Le Théâtre de Belleville fidèle à sa ligne artistique. entre découverte des écritures contemporaines et des troupes émergentes Mais qu’est-ce qu’ils font là ? de Szabolcs Hajdu promettait une plongée acide dans l’intimité familiale. Mais, derrière ce huis clos maladroit, le spectacle peine à transformer ses tensions en véritable matière dramatique.
On imagine sans peine que le théâtre hongrois ne se porte pas au mieux lorsque l’on connaît les dérives autoritaires et la défiance envers la culture de Viktor Orbán. C’est donc avec curiosité que l’on en prend des nouvelles au Théâtre de Belleville avec Mais qu’est-ce qu’ils font là ? de Szabolcs Hajdu, dans une adaptation et une mise en scène de Petra Kőrösi.
Eszter et son mari, Loup, mènent une vie conjugale modeste, tendue, et surtout organisée autour de leur enfant un peu atypique (il se prend pour un chien), Bruno. Leur appartement est exigu, mais décoré avec soin. Tout semble y avoir une place définie, les objets comme les humains. Une des chambres est séparée par une paroi en verre, signe (un peu trop évident) qu’il sera ici question d’intimité.
Une nuit, le quotidien de ce couple banal bascule lorsqu’Ernella, la sœur d’Eszter, débarque à l’improviste depuis l’Écosse, accompagnée d’Albert, son mari, et de leur fille Laura. Chassés de la ferme où ils s’étaient installés, ils n’ont nulle part où aller. Si les deux sœurs semblent s’aimer, les relations entre les conjoints sont bien plus tendues. Teintées d’incompréhension, voire de mépris, elles constituent un ressort qui se veut comique dans la pièce…
Très vite, l’atmosphère se charge de tensions, jusqu’à ce qu’une enveloppe contenant des économies, cachée dans une collection d’assiettes accrochées au mur, disparaisse. Et oui, on le sait, l’argent abîme les familles… Commence alors un huis clos qui se voudrait bergmanien, mais qui tient surtout d’un enchaînement de répliques et de situations d’une banalité, avouons-le, assez affligeante. Évidemment, tout est bien qui finit bien : tout le monde semble se réconcilier à la fin…
Les interprètes — Yannik Landrein, Manon Kneusé, Antoine Herniotte, François Jaulin, Doriane Gautreau — ont beau faire de leur mieux pour donner de l’épaisseur à leurs personnages, tout est bien trop caricatural et attendu pour susciter un réel intérêt.
Lilla Sárosdi, qui joue Ernella, est une immense comédienne hongroise que l’on a eu le plaisir de découvrir dans les mises en scène de son époux, Árpád Schilling, notamment au sein du Krétakör (Cercle de craie), en référence à la pièce de Bertolt Brecht. On la sent ici comme en sous-régime, ne pouvant déployer la physicalité et la poésie dont elle sait faire preuve.
Antoine Herniotte, que l’on connaît comme compositeur — notamment pour Tetrakaï de Christophe Huysman avec la 25e promotion du CNAC — incarne l’enfant turbulent de Loup et Eszter. À quatre pattes, affublé d’un masque de chien, il compose une étrangeté qui suscite, sinon l’intérêt, du moins la curiosité. Habitué des propositions scéniques exigeantes comme Arctiques d’Anne-Cécile Vandalem, il livre une prestation tenue du début à la fin.
La mise en scène, quant à elle, semble trop se reposer sur le texte sans chercher à s’en détacher ni à y poser un regard plus personnel. Quelques moments plus poétiques, malheureusement trop brefs, surgissent çà et là — notamment du côté de la danse. Ce sont des respirations que l’on aimerait voir se développer, tant elles sauvent ponctuellement le spectacle de la banalité de ses dialogues. Ce qui finit par nous faire sortir totalement de notre écoute du texte, et de notre regard sur les interprètes, est sans nul doute, une volonté de faire rire le public. Les appels du pied, tant dans le jeu que dans le texte, sont, si ce n’est maladroits, tant les sujets sont graves : la souffrance des enfants, la solitude.
En définitive, Mais qu’est-ce qu’ils font là ? laisse une impression pour le moins mitigée. Si la pièce esquisse un portrait intime de la cellule familiale contemporaine et de ses fractures, elle peine à dépasser les clichés qu’elle mobilise elle-même. Elle semble se tendre son propre piège. Faute d’un véritable parti pris de mise en scène et surtout d’un texte plus incisif, plus construit et surtout plus en distance de son sujet, le spectacle reste à la surface de ses enjeux. On en ressort avec le sentiment d’une occasion manquée…
Crédit photo :Gérard Llabres
Du samedi 4 au mardi 28 avril
Lun 19h, mar 21h15,
Sam 19h, dim 17h30
Théâtre de Belleville
16, Passage Piver
75011 Paris