En représentation au Théâtre du Châtelet du 27 mars au 2 avril, le chorégraphe Marcos Morau associé au Ballet National d’Espagne présente Afanador, en hommage au photographe colombien éponyme. Une œuvre chorégraphique fascinante et kaléidoscopique, qui rejoue les codes du très traditionnel flamenco pour en faire quelque chose de radicalement nouveau.
Créé le 1er décembre 2023 au Théâtre de la Maestranza de Séville, le ballet Afanador a été représenté plusieurs fois en Espagne avant de commencer sa tournée européenne en septembre dernier. Le chorégraphe Marcos Morau, issu d’une formation photographique, est le fondateur du collectif pluridisciplinaire La Veronal, basé à Barcelone. Il est à ce jour le plus jeune artiste à être le détenteur du Prix National de la Danse en Espagne. En collaboration avec le très prestigieux Ballet National d’Espagne, dirigé par Rubén Olmo, Afanador est indubitablement la marque d’un chorégraphe amoureux de l’éclectisme et des mélanges en tout genre.
« Ruvén Afanador m’a incité à réfléchir sur le lien vital entre la composition photographique et la composition chorégraphique : le défi charnel que représente, dans les deux cas, la capture de la vie – cette chose qui, par définition, ne se laisse pas capturer. »
© Citation de Marcos Morau dans le dossier de présentation du spectacle.
Le ballet se veut avant tout un hommage à celui qui a su photographier avec tant de justesse et de passion le monde du flamenco, mais aussi celui de la mode. Le spectacle est entièrement construit autour de références directes aux photographies de Ruvén Afanador, issues de ses livres Mil Besos (2009), dédié aux femmes du flamenco, puis de Angel Gitano (2014), cette fois-ci consacré aux hommes. Le ballet se décline ainsi en noir et blanc, restant fidèle à l’esthétique surréaliste du photographe, et en dialogue direct avec ses plus beaux portraits (l’homme-oiseau au châle, la rose noire, les filles aux tresses, etc…).

Photo © Mil Besos, Ruvén Afanador
Outre l’aspect photographique, les spectateur.ices auront également le plaisir d’admirer les tenues, chapeaux cordobés et robes à froufrou, longues traînes et éventails satinés, bretelles et châle frangé… Avec pour unique couleur (si c’en est une…) le noir, les danseur.euses se font mannequins, exhibé.es sous les feux blancs des projecteurs et des flashs qui saccadent le spectacle.
La danse est enfin mêlée aux arts visuels, avec une magnifique séance de projection de dessins animés sur un mur blanc.
Ce sont aussi les genres masculin et féminin qui se mélangent sur le plateau. Véritable ballet queer, Afanador joue avec les tenues traditionnelles du flamenco en les redistribuant au genre opposé. Les hommes, aux yeux cernés de noir et aux lèvres vernies de rouge, portent des salopettes aussi bien que des robes à froufrou, tandis que les femmes portent les chapeaux cordobés habituellement réservés aux hommes et laissent voir le dessous de leurs jupons.
Fidèle à la sensualité et à l’intensité qui sont le propre de la danse andalouse, le chorégraphe Marcos Morau joint au flamenco des mouvements plus francs et saccadés, issus de la danse contemporaine. Les symboles classiques du genre chorégraphique traditionnel, tresses et claquettes, chaises et castagnettes, sont réutilisés pour être mêlés à autre chose, un tourbillon surréaliste duquel on ne ressort pas indemne…
De ces 1h35 de spectacle, on en ressort lessivé.es, bien que certainement moins que les danseur.euses. Les tableaux s’enchaînent les uns à la suite des autres sans aucune interruption, valse en noir et blanc effrénée qui nous entraîne aux origines symboliques de la culture espagnole. Références à l’église, à la tauromachie, aux femmes endeuillées et autres, la chorégraphie n’a pas de sens particulier, sinon celui nous faire entrer, «comme dans certains rêves» (M. Morau), dans un univers qui nous semble à la fois étrange, singulier et familier.

Photo © Afanador, Merche Burgos
De magnifiques ensembles en forme de kaléidoscope à taille humaine succèdent à des jeux de jambes fascinants, tandis que de gracieux solos font suite à des duos teintés d’humour. L’ambiance sonore assez prenante est parfois remplacée par des musiciens, guitariste, chanteur et percussionnistes, qui viennent sur scène rappeler que le flamenco est aussi un genre musical qui se joue dans les tablaos, scènes intimistes où se transmettent les chants traditionnels.
Techniquement et esthétiquement impressionnant, le ballet révèle une mise en scène rodée à la perfection.
En revisitant les codes traditionnels du flamenco et de la culture espagnole en général, le BNE parvient à merveille à réaliser son objectif, à savoir la transmission et la réactualisation du patrimoine chorégraphique espagnol… Sans oublier que le flamenco fut à l’origine inventé par les gitan.es d’Andalousie, avant d’être peu à peu érigé comme l’un des principaux symboles du pays.

Photo© Afanador, Merche Burgos
A la croisée des cultures nomades, arabes, et espagnoles, on ne pouvait rien attendre d’autre qu’un ballet tourbillonnant mêlé de références, de styles et de créations diverses. Déjouer les codes du flamenco, c’est aussi rester fidèle à son histoire, qui est celle de récits enchâssés les uns aux autres, de cultures intriquées. Déjouer, c’est aussi rejouer et garder en vie. Pari réussi.
Teaser © Afanador – Ballet Nacional de España
Depuis le 27 mars jusqu’au 2 avril, au Théâtre du Châtelet
Visuel principal : © Afanador, Merche Burgos