La réouverture du théâtre des Amandiers propose de (re)découvrir la pièce de Nikolaï Erdman, avec le travail de Jean Bellorini et de sa troupe.
Russie, 1928. Semione Semionovitch Podsekalnikov (François Deblock), se réveille au beau milieu de la nuit avec l’irrépressible envie de manger du saucisson de foie. Après une scène de ménage avec son épouse Maria Loukanovna (Clara Mayer), chômeur et déprimé, il laisse entendre qu’il compte mettre fin à ses jours. Quand? Difficile de le savoir. Une dispute pour du saucisson, une belle-mère dépassée par les évènements (Jacques Hadjaje), l’étrange venue d’un fervent défenseur de l’intelligentsia russe (Damien Zanoli)… La pièce de Nikolaï Erdman, écrite à la fin des années 1920 en URSS est bien évidemment censurée par les autorités soviétiques avant même qu’elle ne soit jouée. Elle a le don de divertir un spectateur qui ne sait pas à quoi s’attendre. On s’étonne de rire tant l’absurde est mené avec finesse. Cette mise en scène du Suicidé n’est pas seulement drôle; elle interpelle l’attention du spectateur autour de l’ultime seconde, la dernière avant que le personnage n’appuie sur la gâchette. Il y a le premier tic de l’aiguille et puis quand vient le tac, plus rien.
Jean Bellorini et les comédiens nous rappellent que le théâtre peut faire passer le spectateur du rire au larmes. Cela part dans tous les sens, pourtant on ne perd pas à un seul instant le fil de l’histoire. Entre le duo complètement barré d’Alexandre Pétrovitch Kalabouchkine (Marc Plas) et de son amante Margarita Ivanovna (Anke Engelsmann), le ridicule Igor Timoféïevitch (Clément Durand ) et son obsédant point de vue marxiste, les magouilles du risible Aristarque Dominiquovitch Grand-Skoubik (Damien Zanoli), un prêtre orthodoxe (Gérôme Ferchaud) qui joue de la guitare électrique… Le Suicidé emmène le spectateur vers un comique de situation parfois invraisemblable. On n’aurait jamais pensé qu’il fut possible de contacter si facilement le Kremlin, et qu’une reprise de Radiohead (Creep) se fonde aussi bien dans ce cadre soviétique… Des comédiens apparaissent puis disparaissent par les étroites portes de l’espace scénique, et les costumes réalisés par Macha Makeïeff les rendent presque intemporels. L’orchestre composé d’Anthony Caillet, de Marion Chiron et de Benoît Prisset accompagne avec justesse les déambulations des personnages.
En bref, l’instrumentalisation forcée d’un suicide a rarement autant fait rire. Pourtant, Semione Semionovitch est le seul à ne pas sourire lors du dernier banquet qui lui est organisé avant sa mort. Alors que les shots de vodka s’enchaînent, et que chacun se réjouit de sa propre situation, Semione redoute l’heure de son suicide tant attendu. La brillante traduction d’André Markowicz accentue cet humour noir semblable à celui du Maître et Marguerite de Boulgakov. On retrouve l’écriture vive de Nikolaï Erdman, portée par l’influence satyrique de Gogol, et cette critique sociale qui font du théâtre russe du XXe siècle un espace de lutte, de réflexion et de burlesque.
Jean Bellorini ne s’est pas simplement contenté de dépoussiérer cette satyre du stalinisme. Dénoncer les dérives totalitaires dépasse plus que jamais l’approche uniquement historique, et derrière l’humour mordant des répliques, le metteur en scène interroge le spectateur sur sa propre humanité. Les personnages nous révèlent malgré eux la manipulation dont ils sont victimes. Si l’on rit de cette absurdité, on se retrouve toutefois complices de leur aliénation. Le personnage principal, pris d’une féroce envie de vivre au fur et à mesure que la pièce avance, nous expose face à notre individualité, qu’un système écrasant se démène à annihiler. Semione Semionovitch et les autres luttent, sans ne jamais vraiment répondre à cette question de la vie après la mort. Mais l’on comprend bien vite que la question n’est pas ici… Et puisque personne ne sait y répondre, pas même le prêtre orthodoxe, la pièce nous plonge dans un désarroi à la fois hilarant et désespéré.
En se tuant, Semione Semionovitch deviendra-t-il quelqu’un? Rongé par la peur et l’angoisse, le personnage est parfaitement incarné par François Deblock, et nous rappelle l’inquiétude de Nikolaï Erdman quant à la menace et la censure qui planaient sur son existence. C’en est presque un sentiment indescriptible de paranoïa, qui amuse autant qu’il n’attriste le spectateur. Le personnage ne sait pas lui-même quel sens donner à son suicide. C’est bien ce que déplore cet illuminé d’Aristarque Dominiquovitch Grand-Skoubik : il y a des hommes qui ne veulent pas mourir et qui ont des idées, d’autres qui veulent au contraire disparaître et qui n’en ont pas… Si le décor incarne très justement les appartements communautaires des années 1920 et 1930 en URSS, Jean Bellorini nous parle d’un suicidé qui dépasse la période soviétique, d’un suicidé qui, à cause d’un contexte d’autoritarisme en Russie, préfère se donner la mort plutôt que de s’effacer dans la masse et la militarisation forcée. Le Kremlin, c’est cette oreille muette que Semione Semionovitch appelle depuis la cabine téléphonique de bois. L’oreille n’écoute pas, elle espionne et condamne le citoyen russe en lui retirant toute humanité et liberté d’expression. Sous les rires, c’est le suicide du rappeur Ivan Petunin en 2022, contre la mobilisation en Ukraine, qui est porté sur scène :
«Nous sommes tous devenus prisonniers d’un maniaque, qui nous donne le choix de la prison, de l’armée; ou le choix que j’ai fait.» Ivan Petunin, «Walkie»
Cette pièce antimilitariste jongle entre la vie et la mort et fait du bien. Les comédiens tissent une complicité agréable avec le public, ces personnages pleins de contradictions nous offrent une ode lucide à la résistance et à l’humanité. Le Suicidé n’en est pas à sa première mise en scène: celle de Jean-Pierre Vincent au Théâtre de l’Odéon en 1983, puis celle de Jacques Nichet au Théâtre National de Toulouse en 2006… sans oublier la mise en scène de Patrick Pineau lors de la 65ème édition du Festival d’Avignon en 2011 et celle de Stéphane Varupenne à la Comédie-Française en 2024. Il faut pourtant dire que Jean Bellorini et sa troupe s’imposent brillamment pour cette réouverture du théâtre des Amandiers. Finalement, Semione Semionovitch au fond de son cercueil est le plus vivant de tous. Et dire que tout cela part d’un saucisson de foie…