Cela débute par des coups de feu tirés dans le noir d’ouverture de la pièce, puis vient un long flash-back faussement innocent. Avec Le Poids du mensonge à la Manufacture des Abbesses, Mitch Hooper signe un thriller efficace interprété par quatre comédiens formidables.
Le point de départ de cette pièce est connu. En janvier 1993, Jean-Claude Romand assassine femme, enfants et parents après avoir menti pendant dix-huit ans en se disant médecin et chercheur à l’Inserm puis à l’Organisation mondiale de la santé. Ce fait divers est depuis devenu un mythe moderne. Nous nous interrogeons, encore incrédules sur sa véracité. Il ne nous est pas facile de croire à un tel parcours de vie. À son procès, il reste quasi muet quant aux faits, et ne laisse rien comprendre de ses motivations. La supercherie elle-même, les circonstances et les événements de ce vaste mensonge auront duré si longtemps que nos intelligences peinent à le concevoir.
À la façon d’une pièce bourgeoise douce-amère à la Tchekhov, Mitch Hooper nous plante dans une banale urbanité qui veut éclipser une tragédie effroyable. Nous sommes installés en creux de la célèbre leçon d’Anton Tchekhov aux jeunes dramaturges : « Si dans le premier acte, vous avez accroché un pistolet au mur, alors dans l’acte suivant, il faut tirer. »
Et la violence va s’épuiser sur une pente fascinante, mais, ou parce qu’effrayante. Les comédiens, dont Julien Muller, qui compose son personnage de menteur avec virtuosité, sont admirables. Ils savent interpréter le faux-semblant des banalités autant que les sobres signes du raptus qui couve.
Couve le drame aussi. Parce que la force du texte tient à sa fine description des psychés. Au centre de gravité de cet entrechoc, le mensonge et ses avatars. Nous sommes captivés autant par l’assassin que par ses victimes. La chute, que nous ne spoilerons pas, est magique. Disons que Hooper instaure le mythe en le rendant édifiant. Chaque personnage nous enseigne un peu de nous-mêmes. Sans jamais comprendre cet assassin, nous nous interrogeons sur nos propres actes. Que ferons-nous devant le mensonge qui se piège lui-même ?
Éléments de réponse à la Manufacture des Abbesses.
LE POIDS DU MENSONGE
Texte et mise en scène Mitch Hooper
Avec Anne Coutureau, Anatole de Bodinat, Julien Muller, Sophie Vonlanthen
Visuel affiche